Les textes d'Yves Chiron paraissaient jusqu'alors sur deux sites: Maurrassiana et Aletheia. Ces deux sites restent en ligne. Mais dans un souci de simplicité, les nouveaux textes sont dorénavant publiés directement ici, avec quelques articles parus dans Présent. Nous rappelons les coordonnées d'Yves CHIRON: 16 rue du Berry / F-36250 NIHERNE / chiron.yves@wanadoo.fr
aletheia et autres textes
lundi 2 novembre 2009
dimanche 1 novembre 2009
Xavier Soleil - Mes Partis pris (deuxième série) - Préface de Samuel Martin
Vient de paraître:
Du même auteur, chez le même éditeur
Mes Partis pris (2007)
Xavier Soleil - Mes Partis pris (deuxième série) -Préface de Samuel Martin
Autant de bibliothèques que de lettrés : une fois inventoriés les titres de la culture courante ; une fois définie la part des lectures propres à une génération ; une fois, en quelque sorte, circonscrits les communs, chaque bibliothèque est unique par son corps principal, ses ailes, ses greniers, ses débarras et son jardin d’été… Entrer dans une bibliothèque autre, c’est, derrière les aspects séduisants ou déroutants, c’est, intimidé ou à l’aise, découvrir un monde organisé autrement, des perspectives nouvelles et des points de vue différents.
La bibliothèque de Xavier Soleil, telle qu’elle apparaît dans les pages qui suivent, montre avec force que la littérature est liée à la Cité, à ses dimensions religieuses, politiques et sociales. Par ce lien qu’on oublie parfois à l’usage, ou qu’on minimise pour privilégier la littérature comme évasion, des noms se trouvent rapprochés : Balzac, Béhaine, Le Play ; Rebell, Benjamin, Maurras.
Autant de bibliothèques que de lettrés : une fois inventoriés les titres de la culture courante ; une fois définie la part des lectures propres à une génération ; une fois, en quelque sorte, circonscrits les communs, chaque bibliothèque est unique par son corps principal, ses ailes, ses greniers, ses débarras et son jardin d’été… Entrer dans une bibliothèque autre, c’est, derrière les aspects séduisants ou déroutants, c’est, intimidé ou à l’aise, découvrir un monde organisé autrement, des perspectives nouvelles et des points de vue différents.
La bibliothèque de Xavier Soleil, telle qu’elle apparaît dans les pages qui suivent, montre avec force que la littérature est liée à la Cité, à ses dimensions religieuses, politiques et sociales. Par ce lien qu’on oublie parfois à l’usage, ou qu’on minimise pour privilégier la littérature comme évasion, des noms se trouvent rapprochés : Balzac, Béhaine, Le Play ; Rebell, Benjamin, Maurras.
Que des auteurs connaissent un temps de purgatoire, que d’autres ne restent appréciés que par un premier cercle, situation normale dans le cadre de l’histoire de la littérature. Mais les quelques noms cités ci-dessus, en majorité obscurs, le sont non par le jeu du temps mais parce qu’ils ne sont pas admis dans le domaine de l’histoire littéraire officielle : ils restent sous le boisseau par incompatibilité politique avec le système dominant. Ecrivains « interdits » - Drumont -, écrivains délaissés par lâcheté et facilité - Barrès -, parce qu’ils ont pris parti dans bien autre chose que des disputes de chapelles littéraires : dans la querelle politique des Anciens et des Modernes, lors de l’Affaire, lors de l’Epuration, etc., ils habitent l’enfer où la Démocratie laïque et obligatoire les maintient.
Parler d’un écrivain qu’on apprécie sans communiquer l’envie de le lire, serait un échec. On se convaincra de la réussite de Xavier Soleil à transmettre ses goûts et ses idées en lisant les études rassemblées ici, qui suggèreront à chacun d’augmenter sa bibliothèque de quelques noms et titres.
Samuel Martin
Bon de commande
Mes Partis pris ( deuxième série)
26 euros (+ 3 euros de contribution aux frais de port).
Mes Partis pris ( deuxième série)
26 euros (+ 3 euros de contribution aux frais de port).
Du même auteur, chez le même éditeur
Mes Partis pris (2007)
23 euros (+ 3 euros de participation aux frais de port)
Histoire d’une Société de René Béhaine, pages choisies présentées par Xavier Soleil avec une lettre de Michel Déon de l’Académie française
28 euros (+ 3 euros de participation aux frais de port).
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Commande à adresser aux Editions Nivoit - 5 rue du Berry - 36250 Niherne, en précisant ses nom, prénom, et adresse de livraison. Chèque à l’ordre des Editions Nivoit.
Histoire d’une Société de René Béhaine, pages choisies présentées par Xavier Soleil avec une lettre de Michel Déon de l’Académie française
28 euros (+ 3 euros de participation aux frais de port).
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Commande à adresser aux Editions Nivoit - 5 rue du Berry - 36250 Niherne, en précisant ses nom, prénom, et adresse de livraison. Chèque à l’ordre des Editions Nivoit.
jeudi 29 octobre 2009
[Aletheia n°147] Benoît XVI en dialogue avec les « trois cercles concentriques » - par Yves Chiron
Aletheia n°147 - 29 octobre 2009
Benoît XVI en dialogue avec les « trois cercles concentriques » - par Yves Chiron
Benoît XVI en dialogue avec les « trois cercles concentriques » - par Yves Chiron
Paul VI, dans sa première encyclique, Ecclesiam suam (6 août 1964), avait fait la théorie du « dialogue » que l’Église doit engager avec tous les hommes pour mener à bien sa mission : annoncer l’Évangile et conduire, ceux qui le veulent, au salut. « L’Église du Christ Jésus a été voulue par son Fondateur comme mère aimante de tous les hommes et dispensatrice du salut » disait le Pape aux premières lignes de son encyclique.
Paul VI décrivait ce dialogue, nécessaire et toujours inachevé, « comme autant de cercles concentriques autour du centre où la main de Dieu Nous a placé ».
Le premier cercle, le plus éloigné, « immense cercle » disait Paul VI, est celui de « l’humanité comme telle, le monde », marqué largement par l’athéisme ou par l’indifférence à l’égard de la religion (c’est-à-dire de la relation avec Dieu).
Le deuxième cercle, « autre cercle immense », mais « moins éloigné » du Siège de Pierre, est celui « des hommes qui adorent le Dieu unique et souverain ». Paul VI faisait référence explicitement aux religions juive, musulmane et aussi « aux fidèles des grandes religions afro-asiatiques ». Il faut rappeler que Paul VI récusait le relativisme et l’indifférentisme en matière de dialogue inter-religieux : « Nous ne pouvons évidemment partager ces différentes expressions religieuses comme si elles s’équivalaient toutes, chacune à sa manière, et comme si elles dispensaient leurs fidèles de chercher si Dieu lui-même n’a pas révélé la forme exempte d’erreur, parfaite et définitive, sous laquelle il veut être connu, aimé et servi ».
Le troisième cercle, « le plus voisin de Nous », est celui du dialogue « oecuménique » avec les « frères chrétiens, encore séparés de nous ». Paul VI y fondait de grands espoirs et avait la conviction que l’Église catholique était à un moment favorable pour « recomposer l’unique bercail du Christ ».
Paul VI n’oubliait pas le dialogue ad intra, même s’il n’en faisait pas un quatrième cercle : les contestataires catholiques. Le Pape ne nommait personne, mais il visait à la fois, – d’autres discours de cette période le montrent –, ceux qu’on appelait alors les « progressistes » et les « intégristes ». Mais, pour « ce dialogue de famille », disait-il, il attendait d’abord une « obéissance en forme de dialogue ». Cette obéissance devait s’exprimer par « l’observation des normes canoniques » et « la soumission respectueuse au gouvernement du supérieur légitime ».
Quelques mois après cette encyclique, la constitution conciliaire Lumen Gentium (promulguée le 21 novembre 1964), distinguait elle aussi, mais de manière différente, une hiérarchie de ceux à qui s’adresse l’Église : « en premier lieu » les fidèles catholiques ; puis les chrétiens non-catholiques et, enfin, tous « ceux qui n’ont pas encore reçu l’Évangile » : les Juifs, les Musulmans et les membres des autres religions « qui cherchent encore dans les ombres et sous des images un Dieu qu’ils ignorent » (LG, § 14-16).
Dans sa volonté de dialogue en vue d’établir ou de rétablir l’unité du peuple de Dieu, Benoît XVI est l’héritier à la fois de la théorie des cercles concentriques de Paul VI et de la distinction, en partie différente, établie par Lumen Gentium. Il l’a dit à plusieurs reprises. En 2006, par exemple, faisant le bilan de son voyage apostolique en Turquie, il évoque « trois ”cercles concentriques” » : « Dans le cercle plus intérieur, le successeur de Pierre confirme dans la foi les catholiques ; dans le cercle médian les autres chrétiens ; dans le cercle le plus extérieur il s’adresse aux non chrétiens et à toute l’humanité » (audience générale du 6 décembre 2006).
Benoît XVI ne cesse de « dialoguer » en vue de l’unité du peuple de Dieu. Le dialogue avec « le cercle le plus extérieur » a été marqué, notamment, par des discours et des initiatives en direction du monde musulman. L’année 2006 fut, à cet égard, emblématique : le discours de Ratisbonne (le 12 septembre 2006 mais il ne concernait qu’en partie l’Islam) et surtout la rencontre de Castelgandolfo (le 25 septembre suivant) et le voyage apostolique en Turquie (du 28 novembre au 1er décembre de la même année). Bien sûr, le dialogue avec l’Islam ne s’est pas arrêté en 2006. En témoigne, par exemple, le Forum catholique-musulman, organisé au Vatican les 4-6 novembre 2008, et marqué, le dernier jour, par un discours de Benoît XVI.
Le dialogue en vue de l’unité avec « le cercle médian », c’est-à-dire avec les chrétiens non-catholiques, prend, avec Benoît XVI, deux directions dominantes : avec les orthodoxes et avec les anglicans. On n’y insistera pas ici. La publication prochaine d’une constitution apostolique pour fixer le cadre canonique et les conditions d’un retour à l’unité catholique des anglicans sera un des événements ecclésiaux de 2009.
Cette publication va intervenir au moment où commence le dialogue doctrinal avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, c’est-à-dire, pour reprendre la distinction de Benoît XVI, le dialogue avec un des éléments du « cercle le plus intérieur ».
Quel objectif ?
Je ne répèterai pas ce qui a déjà été dit sur cette première rencontre doctrinale, qui a eu lieu le 26 octobre dernier. Je ne relève que trois points.
• Sept thèmes principaux de discussion ont été retenus :
– la notion de Tradition,
– l’autorité et les formulations du missel de Paul VI,
– l’interprétation du Concile Vatican II,
– l’unité de l’Église et l’oecuménisme,
– le dialogue avec les religions non-chrétiennes,
– la question de la liberté religieuse.
• Encore une fois, on voit que ce n’est pas le concile Vatican II tout entier que rejette la FSSPX. Mgr Fellay le disait clairement, il y a quelques mois, dans une lettre au cardinal Castrillón Hoyos, alors président de la commission Ecclesia Dei : « Nous ne refusons pas le concile en bloc. Ce qui est repris du Magistère constant de l’Église nous l’acceptons, mais nous refusons les nouveautés – et surtout un certain esprit – qui sont contraires au Magistère de l’Église » (lettre, inédite, du 15 décembre 2008).
• La durée de ces discussions doctrinales n’est pas fixée : « plusieurs années » estime Mgr de Galaretta, un des trois représentants de la FSSPX au sein de la Commission, « pas beaucoup plus d’une année » espère-t-on du côté romain.
Un point très important reste encore à déterminer, le plus important peut-être. Si un accord doctrinal est trouvé, quelle forme prendra-t-il ? Prendra-t-il simplement la forme d’une déclaration commune des deux parties, comme il en existe plusieurs avec la Commission internationale anglicane catholique (ARCIC), avec la Commission mixte catholique-romaine et évangélique luthérienne, et avec d’autres commissions ? Ou cela aboutira-t-il à un acte magistériel, solennel et contraignant pour la foi ?
C’est justement parce que le but final des discussions Saint-Siège-FSSPX n’est pas défini, qu’un théologien romain, éminent, qui avait été pressenti pour être un des représentants du Saint-Siège dans la Commission, a refusé. Je tiens cette information de l’intéressé (cf. Aletheia n° 140, 8.4.2009).
Un point très important reste encore à déterminer, le plus important peut-être. Si un accord doctrinal est trouvé, quelle forme prendra-t-il ? Prendra-t-il simplement la forme d’une déclaration commune des deux parties, comme il en existe plusieurs avec la Commission internationale anglicane catholique (ARCIC), avec la Commission mixte catholique-romaine et évangélique luthérienne, et avec d’autres commissions ? Ou cela aboutira-t-il à un acte magistériel, solennel et contraignant pour la foi ?
C’est justement parce que le but final des discussions Saint-Siège-FSSPX n’est pas défini, qu’un théologien romain, éminent, qui avait été pressenti pour être un des représentants du Saint-Siège dans la Commission, a refusé. Je tiens cette information de l’intéressé (cf. Aletheia n° 140, 8.4.2009).
mardi 20 octobre 2009
[Maurrassiana n°12] Charles Maurras, la Contre-Révolution pour héritage
Charles Maurras, la Contre-Révolution pour héritage
Les impasses d’une étude universitaire - par Yves Chiron
Les impasses d’une étude universitaire - par Yves Chiron
Tony Kunter, né en 1983, a soutenu, en 2007, un master en histoire des idées politiques (ce qu’on appelait jadis un mémoire de maîtrise), à l’Université de Toulouse II le Mirail. Ce travail universitaire, consacré à Charles Maurras et à deux illustres représentants de la pensée contre-révolutionnaire au XIXe siècle : Louis de Bonald et Joseph de Maistre, fait l’objet d’un livre édité par une maison qui s’est illustrée par l’édition d’ouvrages de Maurras et d’auteurs maurrassiens et de plusieurs livres consacrés à l’histoire de l’Action Française [1].
Le vrai paradoxe est dans l’intention même du livre. L’auteur se défend d’avoir voulu rédiger un essai de philosophie politique. Il se veut épistémologue, dit vouloir s’être limité à « étudier la manière dont Charles Maurras a interprété les auteurs contre-révolutionnaires, en particulier Bonald et Maistre » (p.18).
Et pourtant, Tony Kunter n’est pas un chercheur éloigné de son objet d’étude. Son travail universitaire est aussi un livre de combat politique. Il collabore depuis plusieurs années à Action Française 2000. Dans son livre, il fait des références, inattendues et saugrenues, à l’actualité politicienne la plus immédiate : l’UMP, Bayrou, Alain Soral, Le Pen (p. 19, p. 203). Et surtout, il conclut son étude en appelant de ses vœux une nouvelle philosophie politique. On voit mal d’ailleurs la cohérence qu’elle pourrait avoir puisqu’elle rejetterait « le système argumentatif maurrassien », devenu « inopérant », selon l’auteur, tout en initiant « un néomaurrassisme qui, certainement, n’aurait plus grand chose à avoir avec l’Action française historique » (p. 203).
Une thèse simpliste
Ce mémoire de master devenu un livre n’hésite pas à recourir à des formules balourdes, indignes d’un historien : après le voyage de Grèce, la monarchie serait devenue, pour Maurras, « le système le plus rentable » (p. 136). Ailleurs, Maurras est décrit comme « se rangeant derrière le comtisme » (p. 195), ou souhaitant « ”royaliser” les esprits en faisant de la publicité pour la monarchie » (p. 195).
Ce mémoire de master devenu un livre n’hésite pas à recourir à des formules balourdes, indignes d’un historien : après le voyage de Grèce, la monarchie serait devenue, pour Maurras, « le système le plus rentable » (p. 136). Ailleurs, Maurras est décrit comme « se rangeant derrière le comtisme » (p. 195), ou souhaitant « ”royaliser” les esprits en faisant de la publicité pour la monarchie » (p. 195).
Aux maladresses de style, Kunter ajoute une maîtrise incomplète des sources. Signalons, par exemple, l’article « Deux théoriciens de la Contre-Révolution », paru dans L’Action Française, le 1er juin 1904, p. 399-401. Kunter aurait pu le lire avec profit.
Si l’on en vient au fond de l’étude de Tony Kunter, on peut la résumer en quelques lignes. À l’égard de l’œuvre des deux plus illustres auteurs contre-révolutionnaires du XIXe siècle, Maistre et Bonald, Maurras aurait mené une opération, consciente, de « captation », d’ « instrumentalisation », de « récupération », de « reformatage », les mots sont répétés des dizaines de fois tout au long de l’ouvrage. Tony Kunter, pour donner une allure savante à son étude, se réfère aux travaux de Quentin Skinner, un des chefs de file du « contextualisme ».
Le contextualisme est une méthodologie historique, appliquée à l’histoire des idées politiques, qui consiste à scruter non pas tant les textes eux-mêmes que le contexte dans lequel ils ont été écrits et quelles étaient les intentions de leur auteur. Skinner a formulé ainsi les questions auxquelles aurait à répondre l’historien des idées : « qu’est-ce que l’auteur en écrivant à l’époque où il écrivait et compte tenu du public auquel il souhaitait s’adresser, pouvait, concrètement, avoir l’intention de communiquer en énonçant ce qu’il énonçait ? ».
Tony Kunter recourt à cette méthodologie historique, mais il le fait sans finesse. À défaut d’une démonstration convaincante, il multiplie les concepts synonymes, comme nous l’avons vu. Ce n’est pas d’abord une réflexion intellectuelle qui aurait conduit Maurras à cette « captation » d’héritage, mais la recherche d’une clientèle. Tony Kunter nous le répète, dans des formules simplistes ou grossières, selon les cas. Il martèle cette idée tout au long de son ouvrage : « l’imbrication du royalisme et du nationalisme devait permettre de rameuter les militants » (p. 187), Maurras « comprend que chaque référence correspond à un public, qu’il convient de récupérer au sein de l’entreprise d’Action française » (p. 194). Et encore : « différentes facettes des théocrates, véritables masques qu’emprunte Maurras et qu’il a lui-même modelés pour séduire des publics proches de ces autorités contre-révolutinnaires » (p. 194), « sa lecture du rouergat est toutefois négligeable, son ambition étant avant tout de s’approprier une figure emblématique de la Contre-Révolution » (p. 195).
La méthodologie de Skinner, que Kunter a tenté d’appliquer à Maurras dans ses lectures de Maistre et de Bonald, n’est pas suffisante, elle est même très réductrice. À privilégier le contexte, on risque de perdre de vue le texte. A contrario, les grandes œuvres gardent leur sens, même si l’on met de côté leur contexte, leurs conditions de production ; et c’est même à cela qu’on reconnaît les grands textes.
Des ignorances
On n’infligera pas à ce premier essai de Tony Kunter une correction ligne à ligne qui occuperait aisément plusieurs pages. On se demande néanmoins, comment un jury universitaire puis un éditeur ont pu laisser passer des aveux, aussi naïfs que ridicules, de non-lecture. À propos d’un article de Maurras : « nous ne connaissons pas la teneur de cet article pour n’y avoir guère eu accès. Même si nous l’avions lu, il aurait été hasardeux de se prononcer » (p. 65). À propos d’une conférence de Maurras à Chambéry, située en décembre 1940 : « nous n’avons pas retrouvé ce texte qui était probablement un discours-type présentant les positions officielles du mouvement lors de la mise en place du régime de Vichy et face aux conditions de l’armistice » (p. 127). La date est fausse – la conférence a eu lieu le 9 février 1941 – et, en cherchant un peu, Kunter aurait retrouvé, dans l’Action française du 16-17 février 1941, ce qu’a dit Maurras (et qui n’avait aucun rapport avec le « régime de Vichy »).
Faisant référence à mon étude sur Maurras et de Maistre, Kunter écrit : « Il n’existe pas à notre connaissance de texte où Maurras revient explicitement sur le maçonnisme de Maistre en le désapprouvant fermement. Un tel document ne doit pas être non plus connu de M. Chiron, car il n’en fait aucune mention » (p. 89). Non seulement un tel texte existe, mais je l’ai cité dans mon étude.
On ne relèvera encore, que pour mémoire, les concessions irraisonnées à l’historiquement correct que Kunter multiplie lorsqu’il évoque Maurras dans la période 1940-1944 : « Maurras se bat sur une ”ligne de crête” qui n’existe plus, ce qui le fait basculer, quoi qu’on en dise, dans le camp de l’Axe et de l’Occupant » (p. 182). Cette ligne de crête a été un « ailleurs irréaliste, fantasmagorie éveillée, bulle que seule la Libération fit éclater » (p. 199) et encore : Maurras a été, selon Kunter, « complice par procuration de l’aide que l’Etat français a fourni au système national-socialiste » (p. 205).
Passons sur ces vues, qui n’ont guère de rapport avec Maistre et Bonald. En revanche, comment un livre sur Maurras, et qui en conclusion s’interroge sur le « devenir » de l’héritage maurrassien, parvient à ne pas citer une seule fois le nom de Jean Madiran ni ses livres sur Maurras ? Et aussi, comment Tony Kunter peut-il ignorer les réflexions, plusieurs fois développées par Émile Poulat, sur la place, originale et objet de controverse, de Maurras et de l’Action Française dans l’ « immense massif, encore largement inexploré » que constituent le courant contre-révolutionnaire du XIXe siècle et « l’opposition catholique au monde moderne » ?
[1] Tony Kunter, Charles Maurras, la Contre-Révolution pour héritage, Nouvelles Éditions Latines, 208 pages.