mercredi 13 mai 2009

[Aletheia n°142] En 2010, un quart des séminaristes français seront de "Forme Extraordinaire" - par Paix liturgique

Aletheia n°142 - 13 mai 2009

En 2010, un quart des séminaristes français seront de "Forme Extraordinaire" - par Paix liturgique

Cet article est paru dans le n° 176, 4 mai 2009, de Paix liturgique (1, allée du Bois Gougenot – 78290 Croissy-sur-Seine ; ou paixliturgique.com). Les intertitres sont de la rédaction.

La chute vertigineuse du nombre des séminaristes est, en France, un des aspects les plus angoissants de la crise religieuse. À la fin du Concile, en 1966-1967, ils étaient 4 536. Aujourd’hui, en 2008-2009, ils sont environ 740, soit une chute de plus de 80 %.

Pour être plus précis, ils étaient :
. en 1966 : 4 536 ;
. en 1975 : 1 297 ;
. en 1977 : 1 151 ;
. en 1996 : 1 103 ;
. en 2000 : 976 ;
. en 2005 : 784 ;
. en 2006 : 764 ;
. en 2007 : 756.

Les rentrées, qui étaient de 900 en 1966, sont tombées à 200 dans les années de l’après-Concile et de la réforme liturgique, pour amorcer une petite remontée dans les années 80 (234 en 1990) et retomber régulièrement ensuite (133 en 2007). Le nombre des séminaristes parisiens qui était remonté à 100 dans les années 80, dépasse à peine 50 aujourd’hui, de même que le nombre des séminaristes du plus prestigieux des séminaires de France, celui d’Issy-les-Moulineaux – étant précisé que les séminaristes issus de la Communauté de l’Emmanuel résistent à l’érosion, à la manière d’une « valeur refuge », et constituent, par exemple, une part importante des séminaristes formés à Paris.

Pendant le même temps, est née une autre catégorie de séminaristes, destinés à devenir des prêtres célébrant la messe traditionnelle, essentiellement dans un premier temps, pour la Fraternité Saint-Pie-X. Les chiffres des années antérieures à 1980 ne sont pas connus. En revanche, de 1980 à 1988, en vertu d’un « effet Jean-Paul II », les rentrées dans les séminaires de la Fraternité Saint-Pie-X ont connu une baisse sensible, alors que les séminaires classiques, tels ceux d’Ars, Paris, Aix-en-Provence, étaient en croissance, sans pour autant enrayer une inexorable baisse globale.

Puis, à l’époque du motu proprio de 1988, alors que se créaient des séminaires tridentins officiels, les rentrées dans les séminaires classiques ont commencé à baisser (Ars : 20 en 2007-2008 ; Aix : 9), cependant que les rentrées enregistrées dans les séminaires de la Fraternité Saint-Pie-X restaient stables. Puis, le motu proprio de 2007, avant même sa parution, produisit un nouvel effet de croissance des vocations vers l’ensemble des séminaires de rite tridentin (160 en 2007-2008 ; environ le même chiffre en 2008-2009, non compris, il va de soi, les novices des instituts religieux), le séminaire diocésain de Toulon qui accueille des séminaristes pour la forme extraordinaire bénéficiant de ce mouvement.

Pendant ce temps, les autres séminaires sont tombés au plus bas étage jamais atteint (Paris : 63 en 2007-2008 ; Lyon : 19 ; Toulouse : 9 ; Agen, Pamiers, Belfort, etc. : 0). Tous les instituts Ecclesia Dei (reconnus par Rome), mais aussi la Fraternité Saint-Pie-X, prévoient une rentrée extrêmement importante l’année prochaine.

Un sur quatre

En 2008-2009, il y a, à quelques unités près, 740 séminaristes diocésains en France pour la forme ordinaire et 160 pour la forme extraordinaire (dont 40 environ pour la Fraternité Saint-Pie-X). Certaines corrections doivent être faites dans l’une et l’autre catégories : en ce qui concerne les séminaires diocésains, la première année, dite de propédeutique, n’est pas comptée, alors qu’elle est comprise dans les chiffres des séminaires pour la forme extraordinaire ; mais les séminaristes formés dans les séminaires diocésains de France ne sont pas toujours français (par exemple, les séminaristes asiatiques formés à Ars), et un nombre non négligeable des séminaristes du diocèse de Toulon – une quinzaine sur cinquante – sont destinés à la célébration de la forme extraordinaire. Par ailleurs, de nombreux séminaristes diocésains ne cachent pas leur sympathie pour la forme extraordinaire du rite romain et disent vouloir appliquer demain dans leurs futures paroisses le Motu Proprio de Benoît XVI.

S’il est difficile de quantifier ces séminaristes qui entretiennent des relations étroites avec les communautés Ecclesia Dei et qui apprennent à célébrer la messe traditionnelle, il n’en demeure pas moins que l’émergence de ce nouveau clergé va considérablement amplifier la tendance. En d’autres termes, quasiment un séminariste français sur quatre (et même un peu plus pour les raisons ci-dessus évoquées) est aujourd’hui destiné à la célébration de la forme extraordinaire.

25 contre 1

Un séminariste français sur quatre formé pour la forme extraordinaire… tandis que le nombre de lieux de culte où est célébrée la forme extraordinaire de la messe ne représente quant à lui-même pas 1 % des paroisses… Cette proportion déjà significative de un sur quatre n’est donc pas arrivée à son paroxysme et reste en pleine croissance. Dès lors que l’immense majorité des jeunes ne connaît pas cette forme liturgique faute d’y avoir accès dans leur paroisse, la comparaison reste relative. Plus la messe traditionnelle sera célébrée, plus les jeunes la connaîtront et par suite seront dans la possibilité de choisir. Il sera très intéressant de suivre cette évolution les prochaines années. Paix liturgique y reviendra.


Pour la canonisation du bienheureux Pie IX - par Yves Chiron

Giovanni Maria Mastai Ferretti (1792-1878) est devenu le pape Pie IX en 1846.

Sa cause de béatification a été introduite le 7 décembre 1954.

Le regretté Mgr Piolanti [1911-2001], qui fut un des ultimes représentants de la théologie romaine[1], fut aussi, à partir de 1971, postulateur de la cause de Pie IX. Outre le travail historique et théologique propre à la cause, qu’il a mené avec ténacité et intelligence, il a mis en œuvre différents moyens pour mieux faire connaître Pie IX : à partir de 1972, une revue, Pio IX, qui existe toujours ; une collection « Studi Piani » à la Libreria Editrice Vaticana et d’autres initiatives.

Le décret reconnaissant les vertus héroïques de Pie IX a été publié le 6 juillet 1985, la congrégation ordinaire sur le miracle nécessaire à la béatification s’est réunie le 10 juin 1986. Ce n’est qu’après avoir surmonté divers obstacles idéologiques que la béatification a pu intervenir le 3 septembre 2000, en même temps que celle de Jean XXIII[2].

Aujourd’hui, Mgr Gherardini, qui a succédé à Mgr Piolanti comme postulateur de la cause, espère que la canonisation interviendra dès qu’un miracle, dû à l’intercession du bienheureux Pie IX, sera reconnu.

À cette intention, je glisse, dans ce numéro d’Aletheia[3], une image du bienheureux Pie IX avec, au verso, une Prière pour implorer sa glorification et obtenir des grâces.

L’obligeance de Mgr Gherardini, et de Franco Zampini du Musée Pie IX de Senigallia, me permet d’offrir, gracieusement, aux lecteurs intéressés deux livres, en français, publiés quelques années après la mort de Pie IX :

Enseignements et conseils du Souverain Pontife Pie IX aux catholiques, tirés des Brefs, Allocutions et Discours de Sa Sainteté, 1880, 320 pages.

Grâces obtenues par l’intercession depuis l’époque de sa mort, suivi d’un appendice : Les derniers moments de Pie IX, La dépouille mortelle de Pie IX, La tombe de Pie IX, 1884, 136 pages.

Pour obtenir ces deux volumes, il suffit d’adresser une demande écrite à Aletheia (les livres sont offerts, une participation, libre, aux frais d’envoi est demandée).

Rappelons qu’existent en français deux biographies du Pape de l’Immaculée Conception et du Syllabus : Pie IX, pape moderne (éditions Clovis, 1995 ; traduit en anglais, espagnol et italien) et Pie IX. Le pape des tempêtes (éditions Jean Picollec, 1999).

La brochure Pie IX et la franc-maçonnerie (éditions BCM, 2000) est disponible à nos bureaux au prix de 5 euros.


NOTES

[1] Cf. Aletheia n° 22, 17 décembre 2001.

[2] Cf. Aletheia, n° 3, 5 septembre 2000.

[3] Les lecteurs de l’édition électronique d’Aletheia peuvent obtenir cette image par une demande écrite qui comporte leur adresse postale.

mercredi 22 avril 2009

[Aletheia n°141] Benedictus à Itinéraires - par Yves Chiron

Aletheia n°141 - 22 avril 2009

Benedictus à Itinéraires - par Yves Chiron

L’abbaye Sainte-Madeleine a entrepris de recueillir en volume les chroniques ou les lettres spirituelles que son fondateur a publiées dans la revue Itinéraires à partir de 1976. Signées « Benedictus » puis « Dom Gérard », ces chroniques ont été lues, jusqu’en 1996, par quelques générations de lecteurs de la revue que dirigeait Madiran depuis 1956.

1956 – 1976 – 1996 : trois dates, trois époques, trois temps de l’histoire de l’Eglise. En 1976 ou en 1996, les évêques français – sauf exception – n’ouvraient pas la revue de Jean Madiran et donc ne lisaient pas Dom Gérard. Ils ne le faisaient pas pour différentes raisons : soit ils n’en avaient jamais entendu parler, tant l’interdiction implicite de parler des écrits de Jean Madiran a duré et perdure ; soit ils avaient un vague souvenir – ou on leur en avait parlé – de la « mise en garde » lancée en 1966 contre Itinéraires par un communiqué du Conseil permanent de l’épiscopat français[1].

Nous ne sommes plus en 1966 ni même en 1996. Des évêques lisent à nouveau Madiran, même si la plupart des titres de la presse catholique qu’ils lisent par ailleurs ne recensent jamais les livres de Madiran. Le volume édité par les Éditions Sainte-Madeleine permet de lire ou relire Dom Gérard, avec une préface de Jean Madiran.

Les relations entre le futur fondateur du Barroux et le futur fondateur d’Itinéraires et de Présent remontent à 1944. Ce fut le germe d’une amitié intellectuelle et spirituelle qui croîtra plus tard.

Je ne commenterai pas ce premier recueil des écrits de Dom Gérard dans Itinéraires[2]. Mieux vaut citer quelques extraits de la présentation de Jean Madiran :

« Quand il écrit ses articles pour la revue Itinéraires, Dom Gérard a choisi une voie lui permettant de s’adresser directement, il l’a voulu et il le dit, aux laïcs et aux clercs qui ont “le courage et la lucidité d’entreprendre l’œuvre chère entre toutes : la restauration d‘un ordre temporel chrétien“. […]

Bien entendu Dom Gérard n’entre pas, ce n’est pas le rôle du prêtre, dans les modalités et détails de cet ordre temporel chrétien qui, selon les époques toujours changeantes et les circonstances toujours complexes, offrent plus ou moins de possibilités et réclament diverses manières de s’y prendre, ce qui relève de la responsabilité autonome des laïcs. Mais l’esprit est le même à travers les âges successifs, les principes demeurent invariables, et ces principes sont vivants, cet esprit est lumière, quand ils procèdent d’une vie intérieure. C’est pourquoi Dom Gérard parle surtout de vie intérieure lorsqu’il s’adresse, comme il le fait ici, à ceux qui veulent entreprendre ”la restauration d’un ordre temporel chrétien”. Par l’intense vérité de la vie intérieure, les principes qui pourraient en rester au stade d’un bavardage intellectuel deviennent des ferments qui nous rendent capables de restaurer, de maintenir, de transfigurer concrètement les réalités sociales au milieu desquelles nous vivons. […]

Dom Gérard n’a pas laissé d’indications sur la manière d’utiliser ce recueil, puisqu’il est posthume. On se permettra d’indiquer au lecteur qu’il n’est pas fait pour être lu comme d’autres ouvrages du même auteur, Demain la chrétienté ou la Lettre aux 18-20 ans. Chacun de ces articles forme un tout achevé, c’est une lettre envoyée à peu près mensuellement : on peut en prendre une d’après son titre, la relire et la méditer pendant un mois. La plupart “scrutent et soupèsent“ un extrait de la liturgie du mois correspondant. Ces lettres sont intemporelles au regard du calendrier civil et de l’histoire politique ; leur “actualité“, parce qu’elle est liturgique, est assurée à jamais ».



Retour sur l'important scoop d’Yves Chiron - par Luc Perrin*

J’avais relevé le scoop passé inaperçu, ou presque, donné par Yves Chiron dans le n° d’Aletheia du 8 avril 2009, scoop qui semblait être une erreur factuelle, au milieu d'autres affirmations très dissonnantes avec l’histoire de la PCED (Commission Ecclesia Dei) depuis sa création en 1988.

Celui-ci a réagi à mon commentaire pour attirer mon attention - et je crois utile d'en faire part ici avec son plein accord - sur certains points.

Il a repris, résumé des analyses qui n’étaient pas les siennes propres mais provenaient « de différentes conversations romaines avec certaines personnes qui sont en charge de ces dossiers ». Les étrangetés que j’avais notées sont donc à interpréter sous cet angle.

Dès lors sans reprendre chaque point en cause, on peut souligner ceci :

a) alors que la Lettre papale du 10 mars parlait de « rattachement » de la PCED, réduite dans sa mission à la seule négociation doctrinale avec la FSSPX, il y aurait plutôt non rattachement mais création d'une commission, au sein de la Congrégation présidée par le cardinal Levada, pour conduire les « discussions » sur les « questions ouvertes » (cf. décret du 21 janvier).

La chose semble bien plus cohérente car la formulation de la Lettre du 10 mars ouvrait la voie à un abandon en rase campagne du suivi du Motu proprio ! J'avais d'emblée souligné cette incongruité quand la Lettre avait été publiée.

Si le scoop d’Y. Chiron se vérifie dans les semaines/mois qui viennent, c'est une garantie donnée aux fidèles et aux instituts quant à la pérennité du Motu proprio. Rappelons la menace qui plane du délai de trois ans (2007-2010). La PCED actuelle, explicitement en charge de ce suivi dans Summorum Pontificum, demeurerait.

Cette configuration, scindant les missions actuellement exercées par le cardinal Castrillon Hoyos depuis 2000, est beaucoup plus logique.

b) le reste des affirmations est à lire en fonction de cette bonne nouvelle, si elle entre dans les faits :

- la PCED actuelle a toujours privilégié une approche non doctrinale, après avoir, entre 1988 et 2000, ignoré plutôt la FSSPX, du moins s’être positionnée dans une logique de « schisme ». Je maintiens que rien ne lui imposait de le faire et qu’il s'agissait d'un choix du cardinal-président, choix qu’il a maintes fois exprimé, choix qui s’est incarné dans la régularisation des Pères de Campos (2001-2002), de l'I.B.P. (2006) et des Fils du Très Saint Rédempteur (2008). Le Cardinal a toujours minimisé l’aspect doctrinal, en repoussant la clarification à une après-régularisation canonique, ce qui lui a été constamment reproché par la FSSPX. C’est ce cycle qui se clôt avec la Lettre de Benoît XVI du 10 mars.

- le cardinal Castrillon Hoyos nommé président de la PCED en 2000 est chargé explicitement par Jean-Paul II de renouer le contact avec Menzingen et il s’y attelle très vite. Aux yeux des « certaines personnes » rencontrées par Y. Chiron, ce mandat de négociation était comme une affaire « personnelle », le Cardinal étant comme un délégué du pape à cet effet.

C’est une lecture particulière, je laisse le soin aux liseurs perspicaces d’en décrypter le message implicite. Il demeure qu’après son remplacement par le cardinal Hummes en 2006, la seule fonction assumée par le cardinal colombien est ... président de la PCED. C’est donc bien ce président que Mgr Fellay et divers envoyés de Menzingen ont régulièrement rencontré et avec lequel des échanges ont eu lieu, comme avant 2006. C’est bien lui, et nul autre, qui a été l’architecte du dialogue renoué depuis 2000, des deux rencontres officielles entre Mgr Fellay et deux papes, toujours lui qui a agi pour lever l’obstacle des deux requêtes préalables aux discussions. En dépit de la limite de son approche canonique, limite perceptible dès 2001-2002, l’histoire retiendra cela au crédit du Cardinal.

L’histoire retiendra aussi sa contribution, importante, à la reconnaissance de la légitimité de la Forme extraordinaire du rit romain (nombreuses déclarations, messe de 2003 à Rome, intervention très courageuse au Synode des évêques de 2005, appui constant et public au processus qui a produit le Motu proprio). À l’heure où tant vous ont accablé, se sont défaussés sur vous (cf. le P. Lombardi), se distancient de vous, Eminence, il me semble qu’ici on peut avoir quelque gratitude pour votre action en cette matière.

En résumé, il y aurait une « commission nouvelle » sous la dépendance du cardinal Levada, en charge d’une approche doctrinale cette fois des relations avec la FSSPX : ce qui rappelle la période 1978-1981 avec alors le cardinal Seper. Un enlisement s’était cependant produit assez vite ...

Et d’autre part, une PCED maintenue en charge désormais uniquement du suivi du Motu proprio et de la tutelle des instituts traditionnels.

Quant à savoir qui trépigne d'impatience ou a les pieds froids voire gelés à l’idée de démarrer les discussions doctrinales, il me semble que la lenteur arrange les parties en présence, au moins pour le moment.

* Ce message est paru sur le Forum catholique le 17 avril 2009. Luc Perrin est maître de conférences d’histoire de l’Eglise à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg (Université Marc-Bloch). Il est l’auteur, notamment, de L’Affaire Lefebvre (Cerf, 1989) et de Paris à l’heure de Vatican II (Les Editions de l’Atelier, 1997).



« Tous kantiens » - par Jean Madiran[3]

  • Sur cette sentence d’Emile Poulat : « Tous kantiens », nous ne nous sommes peut-être pas suffisamment arrêtés (Présent du 31 octobre et du 8 novembre). Pour pousser plus avant notre réflexion, écrivions-nous, attendons de voir quel accueil l’intelligentsia catholique va faire à l‘événement. Car c’en est un.

  • Eh bien, c’est tout vu. L’accueil s’est fait remarquer par son absence dans les sphères officielles et bien en vue du catholicisme sociologiquement installé.
    Veillons donc à ne pas laisser oublier ce que disait Poulat l’automne dernier :
    « Je considère le kantisme comme la forme d’esprit qui façonne aujourd’hui tout homme normalement constitué. L’homme politique, l’industriel, le scientifique, même le catholique, est spontanément kantien. »
    Et quand il dit : « Ils sont tous modernistes », on voit bien que pour lui, et avec raison, moderniste et kantien sont synonymes pour désigner « ce modernisme ambiant et vulgarisé qui traîne aujourd’hui partout ».
    Le philosophe allemand Emmanuel Kant est mort en 1804. Directe ou indirecte, son influence a effectivement traversé deux siècles. Ce n’est pas en un jour qu’elle a pu aboutir à ce « tous kantiens » que le XXe siècle a légué au XXIe.

  • Le diagnostic de Poulat est d’abord un témoignage. Il a eu trente ans au milieu du XXe siècle, en 1950. Il se trouve que je suis son contemporain, et moi-même j’ai eu trente ans exactement au milieu du siècle, à un jour près, le 15 juin. Bonne situation pour porter ou pour apprécier un témoignage concernant en somme le siècle en son entier.

  • Ceux que j’ai personnellement connus, ou dont les œuvres ont compté pour moi, parmi les grands esprits catholiques de la génération qui a eu trente ans aux alentours de 1900-1914, – c’est-à-dire la génération immédiatement antérieure à celle de Poulat, – je n’en vois aucun qui n’ait pas été explicitement hostile au kantisme. Maurras et Péguy le rejettent fortement. Gilson le réfute dans son Réalisme méthodique et dans son Réalisme thomiste et critique de la connaissance. Maritain, même tardif (La philosophie morale, 1960), le critique sévèrement. Henri Charlier est aux antipodes du kantisme. Claudel est thomiste. Et Marcel De Corte ! Pourtant aucun d’entre eux, De Corte, Claudel, Charlier, Maritain, Gilson, Péguy, Maurras, non, aucun ne me paraît étranger à lacatégorie des humains « normalement constitués ».

  • À part Péguy, mort au combat en 1914, et Maurras, emprisonné à vie en 1945, ils ont tous continué leur œuvre dans la seconde moitié du XXe siècle, et leur influence est toujours vivante. Pour n’en prendre qu’un exemple, l’existence maintenue du « courant maurrassien » à l’intérieur du catholicisme n’a pas cessé de susciter l’hostilité méchante du cardinal Lustiger et celle de son disciple et successeur le cardinal Vingt-Trois. Poulat a oublié, ou omis, toute cette philosophie chrétienne, philosophia perennis, philosophie pérenne, toujours présente, toujours féconde, toujours inspiratrice de toutes sortes d‘œuvres nouvelles.

  • Mais Poulat pourrait citer Gilson déclarant, explications et preuves à l’appui, la philosophie chrétienne étrangère au monde contemporain. C’est-à-dire étrangère au monde moderne et à sa modernité. Toutefois cette situation d‘être étranger au monde est justement la « bonne nouvelle » qui nous a été annoncée. Nous n’avons pas ici-bas de demeure permanente, nous sommes dans le monde mais comme n‘étant pas du monde. Dès le début de son encyclique Pascendi, saint Pie X établit qu‘à la base du modernisme il y a une erreur philosophique. Bien que Kant n’y soit pas cité nommément, il est manifeste que cette erreur est d’origine kantienne. Elle s’est installée à l’intérieur de l’Eglise, et depuis lors elle n’en a pas été délogée. Elle fait que la philosophie chrétienne est étrangère non pas seulement au monde profane, mais aussi à une grande partie du clergé et de sa hiérarchie, et c’est cette grande partie qui est élevée au rang de « tous » par Emile Poulat.

NOTES

[1] Cette « mise en garde » n’était pas une condamnation et ne comportait pas de sanction (texte intégral dans la Documentation catholique, n° 1475, 17 juillet 1966, col. 1285-1288).

[2] Dom Gérard, Benedictus. Écrits spirituels, préface de Jean Madiran, Editions Sainte-Madeleine (84330 Le Barroux), 420 pages, 20 euros.

[3] Article paru dans le quotidien Présent (5 rue d’Amboise, 75002 Paris), le vendredi 3 avril 2009.

mercredi 8 avril 2009

[Aletheia n°140] Nouvelles de Rome - par Yves Chiron

Aletheia n°140 - 8 avril 2009

Nouvelles de Rome - par Yves Chiron

On lit, ici et là, que les jours de la Commission Ecclesia Dei sont comptés, que certains cardinaux et évêques français en désaccord avec la récente levée des excommunications des évêques de la FSSPX ont obtenu « la tête » (sic) du cardinal Castrillón Hoyos président de la Commission, que la dite-Commission serait bientôt placée « sous la tutelle de la Congrégation pour la doctrine de la Foi », signe du désaveu de la commission Ecclesia Dei et de son président.

De différentes conversations romaines avec certaines des personnes qui sont en charge de ces dossiers, ou qui auraient pu l’être, on peut apporter les précisions suivantes :

• Le cardinal Castrillón Hoyos aura quatre-vingts ans en juillet prochain. Il a largement dépassé la limite d’âge fixée par le Règlement général de la Curie romaine pour les chefs de dicastère (à 75 ans, ils sont « priés de présenter leur démission au Souverain Pontife » qui l’accepte ou non et peut les conserver en fonction jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans).

• Mgr Perl, le plus ancien membre de la Commission Ecclesia Dei, a d’abord été attuario de cette Commission, puis secrétaire. En mars 2008, il en a été nommé vice-président. Cette promotion récompense, très certainement, ses mérites, mais elle est aussi un gage de stabilité dans sa délicate mission : Mgr Perl a atteint soixante-dix ans en 2008, sa nomination comme vice-président repousse à soixante-quinze ans son départ à la retraite.

• Les multiples accusations de modernisme portées par certains évêques de la FSSPX contre Benoît XVI ont été jugées très sévèrement à Rome.

Rappelons-les brièvement :

- Mgr de Galaretta, dans le sermon prononcé à Écône lors de la cérémonie des ordinations, le 27 juin dernier, a dénoncé dans les discours du Pape aux Etats-Unis : un « esprit naturaliste, humaniste, qui n’est pas à proprement parler surnaturel, mais plutôt humain. […] Oui, ces autorités romaines font une œuvre de déchristianisation […] elles adhèrent à des principes libéraux modernistes ».

- Au même moment, dans un entretien accordé à la revue américaine The Angelus, Mgr Tissier de Mallerais décrivait Benoît XVI comme « un vrai moderniste, avec la théorie complète du modernisme mis à jour »[1].

- Plus récemment, dans une étude parue en janvier[2], Mgr Tissier de Mallerais, a dénoncé la « diabolique dialectique » de Benoît XVI, où « les affirmations sont justes, mais ce sont les négations qui sont hérétiques. Ainsi ont procédé tous les hérésiarques ».

• Les discussions doctrinales avec la FSSPX seront menées sous la direction d’une nouvelle commission qui va être créée et qui dépendra de la Congrégation pour la doctrine de la Foi. Cette décision de créer une nouvelle commission n’est en rien une défiance à l’égard de la Commission Ecclesia Dei. Les questions doctrinales n’ont jamais été du ressort de la Commission Ecclesia Dei, ni non plus, de manière spécifique, les relations avec la FSSPX. Mgr Fellay ne s’est rendu qu’une fois dans ses locaux, le 4 juin dernier.

• La FSSPX semble peu pressée d’ouvrir les discussions doctrinales relatives aux points du concile Vatican II qui posent problème. Du côté romain, la future commission doctrinale recourra, notamment, à des théologiens français et italiens, pour certains membres déjà de la Commission théologique internationale. En revanche, certains théologiens pressentis ont refusé parce que le principe théologique de telles discussions est mal défini.


Guillaume de Tanoüarn - Jonas ou le désir absent

(Éditions Via Romana, 111 pages, 14 euros)

L’abbé de Tanoüarn est un écrivain abondant, surprenant parfois par ses références à la littérature classique ou contemporaine. Sa façon d’écrire et d’aborder les problèmes le rapproche plus d’un Balthasar que des grands représentants de l’École romaine de théologie (un abbé Berto ou un abbé Lefèvre jadis, un Mgr Piolanti hier, un Mgr Gherardini aujourd’hui).

Son dernier livre ne déroge pas à sa manière de conduire son lecteur sur des chemins originaux. C’est une lecture accompagnée du livre biblique de Jonas.

Le prologue (« Mon apocalypse du désir ») est un clin d’œil à Boutang, non nommé, et les démonstrations n’en sont pas, pourquoi ne pas le dire, toujours convaincantes. Après la satisfaction du désir, il ne resterait « rien » : que la « satisfaction », l’« autoréalisation ». On pourrait en débattre.

Mais le fond du livre est ailleurs. Il est dans la lecture des aventures de Jonas comme un enseignement sur l’absence de désir. C’est « un manque de confiance en Dieu qui pourrit la vie de Jonas et qui en fait un fugitif et un vagabond sur la terre » (p. 43-44). Puis, au milieu de la tempête, il va s’offrir « en un sacrifice propitiatoire, en un sacrifice capable d’apaiser le Dieu tout-puissant ». Ce sacrifice le sauve. Mais sa mission ne fait que commencer. Il doit appeler les Ninivites à la pénitence.

Les pages de l’abbé de Tanoüarn sur l’universalisme de l’appel de Dieu et sur l’universalisme du salut sont belles et réconfortantes. « Dieu a une volonté d’amour qui tient compte du moindre Bien accompli. Dieu se reconnaît, Lui l’auteur de tout bien, dans le plus petit élan vers le bien. Si c’est un élan sincère ».

Y.C.



[1] Cf. Aletheia, n° 129, 5 août 2008.

[2] « Le mystère de la rédemption selon Benoît XVI », Le Sel de la terre (couvent de la Haye-aux-Bonshommes, 49240 Avrillé), n° 67, hiver 2008-2009, p. 22-54.

mardi 31 mars 2009

[Aletheia n°139] Monseigneur Lefebvre en attente de réhabilitation - par Yves Chiron

Aletheia n°139 - 31 mars 2009

Monseigneur Lefebvre en attente de réhabilitation - par Yves Chiron

Lors de l’annonce, en janvier dernier, de la levée de l’excommunication des quatre évêques de la Fraternité Saint-Pie X, certains fidèles et certains commentateurs se demandaient si la décision s’appliquait aussi aux deux évêques qui les avaient sacrés, Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer. L’abbé Laguérie, fondateur de l’Institut du Bon Pasteur, a écrit et répété en chaire que le cardinal Thiandoum, venu à Écône saluer la dépouille mortelle de Mgr Lefebvre en 1991, avait « levé l’excommunication, ” post mortem”, du prestigieux prélat défunt ».

Si elle avait été exacte, l’information, jusque-là inédite, aurait été d’importance. Elle aurait révélé un acte de mansuétude dans les sévérités du Saint-Siège.

M. l’abbé Simoulin, directeur du séminaire d’Écône à l’époque du décès du fondateur de la FSSPX, a démenti cette information : « Le cardinal Thiandoum, âgé et malade, a fait savoir son regret de ne pouvoir faire le voyage et a envoyé son secrétaire, l’abbé Hyacinthe Dione, pour le représenter aux obsèques de monseigneur. Ce prêtre a béni le cercueil, comme nous tous ! ».

L’abbé Laguérie a néanmoins maintenu que l’excommunication de Mgr Lefebvre avait bien été levée : « Je ne vois pas comment on pourrait sérieusement contester ce fait universellement raconté dans la Frat. [FSSPX] à l’époque, notamment aux obsèques de Mgr Lefebvre ». Et il avançait un autre nom : Mgr Rovida, nonce à Berne, aurait levé l’excommunication « en tant que tel, représentant du Saint-Siège ».

Pour éclairer de manière définitive ce point d’histoire, j’ai interrogé Mgr Edoardo Rovida, qui m’a répondu, en date du 26 février 2009 :

Effectivement j’ai été à Écône le matin suivant de la mort de Mgr Lefebvre ; mais seulement pour prier, bénir et rendre hommage à sa dépouille mortelle.

Quant à une éventuelle levée d’excommunication, je vous assure qu’absolument rien n’a été fait de ma part.

La sentence d’excommunication de Mgr Lefebvre n’a donc pas été levée.

Mgr Fellay, supérieur général de la FSSPX, dans sa lettre aux fidèles, le 24 janvier dernier, disait espérer « la prompte réhabilitation Mgr Lefebvre.

Mais cinq jours plus tard, dans la lettre qu’ils ont écrite au Pape pour le remercier de la levée des excommunications, les quatre évêques de la FSSPX estimaient que le décret du 21 janvier « réhabilite de quelque façon le vénéré fondateur de notre Fraternité sacerdotale ».

Cette interprétation du décret du 21 janvier est biaisée. La levée des excommunications du 21 janvier 2009 est une remise de peine qui ouvre la voie à une réconciliation, ce n’est en aucun cas la reconnaissance a posteriori de la licéité de l’acte posé par Mgr Lefebvre en 1988, acte qui lui a valu l’excommunication.

S’il est en quelque sorte une première étape de la réhabilitation de Mgr Lefebvre, et des laïcs qui ont combattu pour le maintien de la messe traditionnelle (avec Jean Madiran au premier rang), il faut la chercher dans le motu proprio du 7 juillet 2007 qui a rétabli, de droit, un rite qui avait été pour ainsi dire interdit, au moins jusqu’en 1984.

Les oppositions romaines au Pape

L’abbé Claude Barthe, ordonné prêtre par Mgr Lefebvre en 1979, passé ensuite par le sédévacantisme, co-fondateur de l’Institut du cardinal Pie (ICP) qui existe toujours, a fondé, il y a quelques années, la très discrète Société des prêtres auxiliaires, et il a obtenu, de la Commission Ecclesia Dei, un celebret.

En 2005, à la veille du conclave qui devait élire Benoît XVI, il voyait le collège cardinalice partagé en trois tendances : « progressiste », « modérée-libérale » et « modérée-restaurationniste ». Il pronostiquait : « les progressistes vont se rallier à un candidat modéré-libéral, qui pourrait bien atteindre, à la longue, la majorité requise. » (entretien accordé à Pacte, n° 91). Le pronostic s’avéra erroné.

Aujourd’hui, reprenant les mêmes catégories, plus politiques que religieuses (« centre-droit », « libéraux », etc.), il présente dans un petit livre ce qu’il appelle les « oppositions romaines au pape »[1].

Il décrit la Curie romaine comme le théâtre d’une continuelle lutte d’influences qui passerait principalement par le biais des nominations à la tête des différents dicastères. Il décrit aussi les tentatives et les manœuvres « pour freiner, aménager, corriger le cours de la nouvelle politique romaine ».

Certaines analyses sont intéressantes, mais elles sont parfois trop rapides et pas toujours convaincantes. On voit mal, par exemple, comment le cardinal indien Dias, nommé préfet de la Congrégation pour l’Evangélisation des peuples, peut être présenté comme trop tolérant à l’égard des « manifestations les plus singulières du dialogue interreligieux ». Le cardinal Dias, au contraire, est connu comme un des principaux rédacteurs de la déclaration Dominus Iesus (2000) et il a été, en 2001, à l’origine de la Notification publiée contre le livre du théologien Jacques Dupuis, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux.

Les considérations sur les oppositions à Benoît XVI en matière liturgique doivent, elles aussi, être corrigées par la récente nomination du très « ratzingérien » cardinal Cañizares Llovera à la tête de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements.

Les oppositions à Benoît XVI sont bien plus fortes dans certains pays qu’à Rome. Et encore, faut-il nuancer. En France, par exemple, on ne peut opposer indistinctement « les évêques » au pape. Même si, pour le moment, les évêques français en syntonie complète avec la pensée et l’action de Benoît XVI sont une minorité.

Yves Chiron

NOTE

[1] Claude Barthe, Les oppositions romaines au Pape, Éditions Hora Decima (4 rue Galvani, 75017 Paris), 62 pages, 6 euros. L’ouvrage reprend et développe des articles parus dans L’Homme nouveau.

vendredi 27 février 2009

[Aletheia n°138] Les «traversées» d'un Jésuite - par Yves Chiron

Aletheia n°138 - 27 février 2009

Les «traversées» d'un Jésuite - par Yves Chiron

Le Père Jean-Yves Calvez, jésuite, né en 1927, a été, surtout un professeur : à partir de 1953, à la Faculté de philosophie de son ordre, à Chantilly ; à l’Institut d’Etudes politiques de Paris entre 1962 et 1997 ; à l’Institut catholique de Paris, au Centre Sèvres, à l’université jésuite de Washington et dans bien d’autres endroits dans le monde.

Son premier livre, paru en 1956, un énorme volume de 700 pages, La Pensée de Karl Marx, a été un best-seller et reste, aujourd’hui encore, une référence. Le P. Calvez est un des spécialistes de ce qu’on appelait jadis la « doctrine sociale de l’Eglise », il a accompagné toutes ses évolutions et son nouveau langage. En 1987, le P. Calvez a été, avec le cardinal Etchegaray et avec l’argentin Mgr Mejia (qui sera créé cardinal en 2001), un de ceux qui ont collaboré, avec Jean-Paul II, à la rédaction de l’encyclique Sollicitudo rei socialis.

Le P. Calvez a été aussi un homme d’appareil, naviguant, avec souplesse, dans les structures complexes de l’ordre religieux le plus centralisé de l’Eglise catholique. De 1967 à 1971, il fut le premier Provincial de France – regroupement des quatre anciennes provinces jésuites de France – , puis Assistant général du Supérieur général des Jésuites, le P. Arrupe, de 1971 à 1983.

Il livre un volume de mémoires sur trente années de vie jésuite (1958-1988)[1] Un ouvrage révélateur d’un esprit, qui a couru et qui court encore dans l’Eglise ; un ouvrage qui apprend beaucoup aussi sur les conflits qui ont opposé la Compagnie de Jésus à deux papes successifs, Paul VI puis Jean-Paul II.

On ne s’attardera pas à une méchanceté à l’égard de Mgr Lefebvre, dès le début du livre. Méchanceté ou rumeur rapportée comme un fait avéré, une calomnie en tout cas. Mgr Lefebvre, alors archevêque de Dakar, aurait manifesté « son allergie à la nomination d’archevêques africains dans les nouvelles capitales – trouvant les prêtres africains trop peu préparés » ; c’est cette « allergie » de Mgr Lefebvre qui aurait incité Jean XXIII à le relever de ses fonctions de délégué apostolique pour l’Afrique francophone (p. 22).

Un historien aussi peu suspect de complaisance à l’égard de Mgr Lefebvre que Jean Chélini a montré le contraire[2]. Sans parler de la gratitude qu’a toujours manifestée le cardinal Thiandoum à l’égard de Mgr Lefebvre qui l’avait ordonné prêtre et l’avait choisi pour lui succéder à Dakar.

Les « temps » teilhardiens

On sera plus attentif à l’idée qui court tout au long du livre : l’histoire, celle de l’Eglise comme celle du monde, est, selon le P. Calvez, une succession de « temps » qui, au final, constituent une ascension, une évolution vers le mieux ; malgré les moments de crises et les apparents échecs.

Teilhard de Chardin, qui n’a jamais été professeur dans les scolasticats ou facultés jésuites, a néanmoins influencé considérablement deux ou trois générations de jésuites par ses écrits (même diffusés clandestinement). Chez le P. Calvez, l’influence des écrits de Teilhard de Chardin, lus pendant les années de formation, a été décisive.

Tout au long de son livre, le prisme est celui de l’attention qu’il faut accorder aux « mouvements profonds » des temps successifs et des « adaptations » non moins nécessaires que ces temps exigent. Le temps devient ainsi une sorte d’hypostase qui s’impose aux hommes, qui emporte les plus conscients, les plus réceptifs, les plus ouverts, tandis que les autres essaient d’y résister.

Le P. Calvez, dans ce livre, n’emploie pas les concepts de la pensée teilhardienne, mais il relit sa propre histoire et l’histoire du monde dans un esprit teilhardien.

Les « temps » que repère le P. Calvez dans sa propre vie, temps qui s’accordent avec des moments importants de l’Histoire, rappellent les « temps » que Teilhard repérait dans toute vie et dans l’histoire, ce qu’il appelait aussi des « phases ».

Chez Teilhard de Chardin, la « transformation » et l’ « instabilité radicale in Christum » deviennent des chances :

« Il y a une infinité de vocations et, dans chaque vie, une infinité de phases. […] Il y a pour chacun de nous, un temps pour croître, et un temps pour diminuer. Tantôt c’est l’effort humain constructeur qui domine, tantôt c’est l’annihilation mystique. Ce qu’il importe de voir, c’est que ces saintetés différentes sont les nuances d’un même spectre. Toutes ces attitudes procèdent d’une même orientation intérieure, d’une même loi qui combine le double mouvement de la personnalisation naturelle de l’Homme, et de sa dépersonnalisation surnaturelle in Christo.

[…] Je ne confère aucune ”stabilité divine” à l’ordre naturel. Je dirais plutôt que cet ordre est caractérisé par une instabilité radicale in Christum, tout se trouvant en porte-à-faux, en tendance, sur le Centre actuel du Plérôme. Mais c’est justement par suite de ce porte-à-faux que le Christ a quelque chose d’un démiurge.[3]

À trois reprises, le P. Calvez a eu l’impression de vivre l’émergence de temps nouveaux :

- dans les années d’après-guerre, alors qu’il est jeune jésuite ;

- au concile (où il figure parmi les periti), philosophe et théologien qui commence à être reconnu ;

- en mai 68, alors qu’il dirige la Province jésuite de France depuis un an.

Il évoque ces trois temps sur le même ton enthousiaste, avec des images et des termes très proches :

L’après-guerre

« fin de la guerre, après-guerre bouillonnante ; dans l’Eglise de France : la mission ouvrière, Teilhard de Chardin, ses écrits circulant sous le manteau, la lettre du cardinal Suhard ”Essor ou déclin de l’Eglise ?”, si lue et si méditée. Un sentiment de nouveau, de renouveau, à ce moment là… » (p. 11).

• « c’était une période de grande effervescence. Dans l’Eglise : Suhard, Teilhard, ai-je dit ; également la mission ouvrière… Dans le monde aussi : l’existentialisme ! Sartre et Camus, Camus et Sartre. » (p. 11).

Vatican II

• « Quelle impression d’air plus léger, alors, de rajeunissement, de relecture de l’Evangile même, par les concrétions multiséculaures » (p. 23).

• « Souffle de l’Esprit. La Rome des années du concile, ce fut vraiment une grande Pentecôte, et l’Eglise universelle en acte » (p. 23).

Mai 68

• « Comme une aube de l’humanité. Car on voulait en somme tout recommencer de zéro. Recommencer la société tout à neuf » (p. 28).

• « il y avait bien, au début, la fraîcheur d’une aube, la légèreté de la brise d’un paradis terrestre » (p. 29).

Les « barrages »

A côté de Teilhard de Chardin, et de son « dynamisme ascensionnel », il y a eu l’influence de Hegel, de sa recherche d’un sens de l’histoire. Dans cette vision progressiste de l’histoire, tout ce qui n’est pas en syntonie est perçu comme un obstacle, comme un frein, comme un recul.

Ainsi, le P. Calvez oppose le « sentiment de nouveau, de renouveau », qu’il éprouve dans les années d’après-guerre au « gel » que Pie XII impose dans les années suivantes, aux « barrages » qu’il dresse, dans les dernières années de son pontificat, pour tenter d’endiguer, de retenir le cours de l’Histoire : « le pontificat de Pie XII dans sa dernière étape donne une impression de barrages de toute sorte : barrage à l’esprit, c’est mon sentiment, avec Humani generis et avec des interdictions prononcées contre Fourvière, de Lubac et ses compagnons, interdits d’enseignement, voire de publication : barrage aux initiatives pastorales d’autre part (l’affaire des prêtres-ouvriers, c’est en 1953). Il me reste, très fortes, toutes ces impressions de coups de barre, barrages et blocages. »

Même avec le recul du temps, le P. Calvez ne se détache pas de ses enthousiasmes ou de ses sentiments négatifs. Aujourd’hui encore, il garde la nostalgie de Mai 68 : « cette époque a eu aussi du positif, dans ses débuts surtout, de la fraîcheur ai-je dit, et je me départis difficilement de ce jugement » (p. 79).

C’est toujours à travers le prisme du progrès et de l’ « ouverture » que sont jugés les choses et les hommes ; même quand l’auteur évoque l’histoire tourmentée de la Compagnie de Jésus à partir des années 1965. Il cite longuement le père Arrupe, supérieur général de l’ordre, dont il fut le collaborateur proche pendant si longtemps – et la plume, parfois, peut-on deviner.

Il y aurait une analyse à faire pour comprendre comment les bouleversements extérieurs de nombre de congrégations religieuses, sciemment provoqués par certains ou acceptés par les autres, ont été spirituellement vécus. Ils sont apparus comme des épreuves à accepter pour des lendemains meilleurs dont on était en attente ; sans volonté ou espoir de revenir en arrière. Au contraire, l’interprétation spirituelle des événements légitimait, en quelque sorte, le fait accompli.

On ne citera, à titre d’exemple, qu’un extrait d’un écrit du P. Arrupe, en 1976 : « L’Eglise et la vie religieuse vivent aujourd’hui […] une condition d’exode gigantesque : sortie d’une culture, de conceptions, de sécurités, d’idéologies, d’un ordre social, sortie qui impose des ruptures et des désappropriations parfois violentes et très douloureuses, d’autres fois inconscientes, en vue d’inaugurer quelque chose de nouveau, d’inconnu, qui est en train de s’engendrer comme spontanément et hors du contrôle de l’homme [4]».

Cette vision de la vie de l’Eglise et de la vie religieuse a une tonalité nettement hégélienne.

L’exode est à la fois « individuel et collectif », écrivait le P. Arrupe, Dieu lui donne sens, dans l’attente de « la nouvelle terre promise ».

Dans cette perspective, tout retour en arrière ou même tout retour au centre est perçu comme une erreur. L’intervention décisive du Pape en 1981 – Jean-Paul II a nommé un délégué pontifical pour diriger la Compagnie de Jésus –, est racontée en détail par le P. Calvez, avec force circonlocutions (les « critiques que certains lui avaient faites à l’occasion des nombreux événements des années soixante-dix, la Compagnie ne les méritait au moins pas toutes »). Mais, au final, l’ancien Provincial de France, l’ancien assistant général du P. Arrupe, qui a été au fait de toutes les crises et difficultés de son ordre, n’admet pas la nécessité de l’intervention de Jean-Paul II : « Il demeure quelque mystère de cette intervention pontificale de 1981 ».

Significativement, – mais cela ne figure pas dans le livre – il accepte mal une autre intervention pontificale. Récemment, à l’annonce du décret levant l’excommunication des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre, le P. Calvez a estimé : « il y a bien des problèmes dans cet événement ». Cette décision lui reste « en travers de la gorge », c’est sa propre expression[5].


NOTES

[1] Jean-Yves Calvez, Traversées jésuites. Mémoires de France, de Rome, du monde. 1958-1988, Cerf, 140 pages, 15 euros.

[2] Jean Chélini, L’Eglise sous Pie XII, Fayard, t. II, 1989, p. 130-131.

[3] Blondel et Teilhard de Chardin, correspondance commentée par Henri de Lubac, Beauchesne, 1965, p. 34.

[4] P. Arrupe, Ecrits pour évangéliser, cité page 96-97.

[5] Réaction publiée sur le site Croire.com.

mercredi 11 février 2009

[Aletheia n°137] Vatican II peut-il être corrigé? par Yves Chiron

Aletheia n°137 - 11 février 2009

1. Une lettre de M. l’abbé de Cacqueray

Le 24 janvier dernier, Monsieur l’abbé de Cacqueray, supérieur de district de la FSSPX, a adressé une lettre de cinq pages « À Messieurs les doyens, prieurs et directeurs d’école » de la FSSPX en France. Il y rappelle le « processus » souhaité par la Fraternité Saint-Pie X pour, à la fois, « travailler à la résolution de la crise qui ravage l’Église depuis quarante ans » et obtenir un statut canonique qui régularise sa situation.

Dans cette lettre, le Supérieur de district définit la position de la FSSPX comme un refus à la fois du « ralliement » et du « sédévacantisme » : « ne pas s’égarer à gauche ou à droite de la ligne de crêtes »[1].

L’abbé de Cacqueray précise aussi les formes que vont prendre les « discussions doctrinales » qui devraient s’ouvrir et l’objectif que la FSSPX poursuivra en les menant.

Je publie ci-dessous les extraits les plus significatifs de cette lettre[2]

Avec la récente annulation des excommunications de 1988, une étape absolument décisive du combat de la foi s'ouvre devant nous. Il convient de bien la comprendre, afin de bien la vivre, et de garder avec fermeté et souplesse la ligne que nous a transmise en son temps Monseigneur Lefebvre, celle d'une fidélité entière à la foi et à l'Église, «entre le ralliement et la rupture».

Au début de l'année 2001, la Fraternité Saint-Pie X fit connaître publiquement le processus qu'elle proposait pour, dans le même temps, travailler à la résolution de la crise qui ravage l'Église depuis plus de quarante ans et parvenir à une reconnaissance pleine et entière, de la part de Rome, de sa propre structure canonique telle qu'elle avait été enracinée dans l'Église le 10 novembre 1970.

Ce processus comportait trois étapes, à savoir : les deux préalables ; les discussions doctrinales ; la régularisation canonique de notre activité depuis l'illégale suppression de 1975.

[…]

Ces deux préalables étaient donc la liberté de la célébration de la messe traditionnelle pour tout prêtre dans l'Église et le retrait officiel de l’injuste et invalide décret d'excommunication fulminé contre les évêques auxiliaires de la Fraternité Saint-Pie X et leurs deux admirables consécrateurs, Monseigneur Lefebvre et Monseigneur de Castro Mayer.

Ces deux préalables n'ont fait l'objet d'aucune discussion avec la Rome actuelle, d'aucune négociation. Ils ont purement et simplement été demandés par la Fraternité Saint-Pie X comme condition sine qua non à l'ouverture de contacts, La façon dont le Vatican a abordé ces deux points, c'est-à-dire le calendrier de publication des documents romains, leur contenu et leur style, ce qui a été accordé comme ce qui ne l'a pas été, les raisons et motifs invoqués pour accorder ou ne pas accorder, tout cela relève exclusivement de l'initiative et de la responsabilité de la Rome actuelle.

La Fraternité garde donc de nombreuses et légitimes réserves ou critiques sur tel ou tel point de ces documents, sur les arguments employés, sur les présupposés théologiques, liturgiques ou canoniques, sur l'esprit qui peut guider ou expliquer ces textes. Ces réserves ou critiques restent et resteront évidemment toujours vraies. En particulier, il est probable que l'intention de la Rome actuelle n'est pas parfaitement pure et claire en tout cela, qu'il y a une certaine volonté de nous ramener à Vatican II. Nous le savons, nous en tiendrons donc compte dans notre juste appréciation de la situation.

[…]

Les deux préalables, comme il a été dit, ne constituent nullement le processus de confrontation doctrinale et pratique, mais une simple étape préliminaire. Ayant été accordés unilatéralement par la Rome actuelle, sans aucune intervention de la part de la Fraternité Saint-Pie X, qui s'est contentée de les demander, et malgré les défauts que nous avons dits, ils ouvrent la voie à ce processus de confrontation doctrinale et pratique que l'on entend sous le nom de «discussions doctrinales».

Ce terme de «discussions doctrinales» est toutefois compris par quelques-uns tout à fait à rebours de la réalité. On imagine un petit groupe de personnes mandatées par on ne sait qui, chargées d'aller discuter et marchander à Rome auprès de diplomates très habiles et de théologiens spécieux, pour revenir quelques jours plus tard avec un accord en bonne et due forme qui comporterait beaucoup d'avantages matériels pour la Fraternité Saint-Pie X et quelques vagues satisfactions de forme, en échange d'une acceptation du concile Vatican II et d'une promesse de faire plus ou moins silence sur les sujets controversés.

Une telle description n'a strictement rien à voir avec la réalité. Essentiellement, la période qui s'ouvre est celle de la poursuite, et même de l'intensification du combat de la foi tel que la Fraternité Saint-Pie X, et en général toute la Tradition catholique, le mène depuis plus de quarante ans. Simplement, ce contentieux grave, qui touche directement à la foi et au salut éternel des âmes, sera mis sur la place publique, dans une disputatio ouverte que Monseigneur Lefebvre appelait de ses vœux.

[…]

Il s'agit bel et bien, dans cette notion de « discussions doctrinales », de tout ce que la Fraternité Saint-Pie X reproche depuis toujours au concile Vatican II et « à toutes les réformes qui en sont issues », à savoir principalement les erreurs graves sur la collégialité opposées à la constitution divine de l'Église ; les erreurs graves sur la liberté religieuse, opposées au Règne du Christ-Roi ; les erreurs graves sur l'œcuménisme, opposées à l'unité de l'Église ; les erreurs graves sur le dialogue interreligieux, opposées à l'obligation missionnaire donnée à l'Église par le Christ lui-même ; les erreurs sur le caractère de sacrifice propitiatoire de la messe, opposées à la fécondité théologique et spirituelle du sacrifice de l'autel, etc.

Sur ces points fondamentaux, il n'a jamais été question de céder quoi que ce soit de nos légitimes critiques et de notre impossibilité, en conscience, pour des raisons de foi, d'accepter les doctrines erronées qui sont enseignées partout depuis plus de quarante ans. Les discussions doctrinales auront pour but de travailler, selon le mesure de nos moyens, à faire prendre conscience à l'autorité ecclésiastique de ces erreurs graves et à les inciter à les combattre, à les rectifier et à les éliminer.

Ces discussions doctrinales ne pourront être considérées comme abouties que lorsque l'autorité ecclésiastique aura pris des mesures concrètes contre ces erreurs, même si elles ne sont pas encore totalement éliminées du corps de l'Église, et lorsque cette même autorité aura pris des mesures concrètes pour protéger la Fraternité Saint-Pie X, et en général toute la Tradition catholique, d'un risque de contamination par ces erreurs pernicieuses.

C'est pourquoi il ne faut pas imaginer ces discussions doctrinales comme particulièrement courtes et rapides. S'il a fallu quarante ans d'un combat héroïque et indiscontinué pour que la Rome actuelle reconnaisse enfin officiellement que la messe traditionnelle n'était pas interdite et ne pouvait pas l'être, on peut penser que le combat contre les erreurs doctrinales demandera de longs délais, des combats renouvelés, des travaux approfondis, une patience sans faille.

Quelle devra être notre attitude dans la période, si grave au regard de la foi, si cruciale pour l'avenir de l'Église, qui s'ouvre avec le récent document romain ?

Le premier point, le plus important, est évidemment de travailler, avec la grâce de Dieu, à rester fidèles à la Fraternité Saint-Pie X et à l'héritage spirituel que nous a transmis Monseigneur Lefebvre. Les sirènes du ralliement comme du sédévacantisme vont se déchaîner, plus que jamais, autour de nous. Il faudra dans la prière, dans l'humilité, dans la fidélité au devoir d'état, ne pas dévier de la droite ligne, ne pas s'égarer à gauche ou à droite de la ligne de crêtes.

[…]

Notre combat est pour Notre Seigneur Jésus-Christ, pour l'Église, pour le salut des âmes. ll ne s'agit pas de rechercher nos intérêts personnels, pas même au premier chef les intérêts propres de la Fraternité Saint-Pie X, mais bien de travailler pour l'Église, une, sainte, catholique et apostolique. La période est confuse, complexe, difficile, mais c'est celle où la Providence nous appelle à vivre et où elle attend de nous le témoignage de la fidélité à la foi de toujours et à l'Église, à l'Église qui continue à vivre même au milieu de cette crise terrible que son Chef, le Seigneur Christ, saura apaiser et régler quand il le jugera opportun. «Les hommes d'arme batailleront, et Dieu donnera la victoire».

Abbé de Cacqueray

Il y a, de la part de la FSSPX, un excès de langage à parler d’ « annulation » du décret d’excommunication, comme d’une sentence judiciaire qui serait cassée. Il s’agit, dit le texte du décret, d’une rimozione, une « remise » de peine dans le langage juridique civil.

On sera plus attentif à la position de la FSSPX sur le concile Vatican II. Il ne s’agit plus de le rejeter en bloc, de l’ « effacer » complètement, de l’ « oublier », comme le disaient récemment encore certaines autorités de la FSSPX. Il s’agit, désormais, d’inciter le Saint-Siège à « combattre », « rectifier » et « éliminer » les erreurs qu’il contiendrait.

2. Vatican II n’est pas un « super-dogme » disait le cardinal Ratzinger [3]

En mai 1988, concernant les « points enseignés par le concile Vatican II » qui paraissent, à la Fraternité Saint-Pie X « difficilement conciliables avec la tradition », Rome avait demandé, et la Fraternité Saint-Pie X avait admis, « une attitude positive d’étude et de communication avec le Saint-Siège, en évitant toute polémique ».

En 2006, lors de la création de l’Institut du Bon Pasteur, il n’a pas été demandé non plus une adhésion pour ainsi dire littérale aux textes du concile Vatican II. Le communiqué officiel publié alors par l’IBP précisait : « chaque membre fondateur reconnaît personnellement ”respecter le Magistère authentique” du Siège Romain, dans ”une fidélité entière au Magistère infaillible de l'Église” (Statuts II §2). D'un point de vue doctrinal, conformément au discours du pape Benoît XVI à la Curie Romaine le 22 décembre 2005, les membres de l'Institut, autant qu'il est en eux, sont engagés par une ”critique sérieuse et constructive” du Concile Vatican II, pour permettre au Siège Apostolique d'en donner l'interprétation authentique. »

En janvier 2009, par le décret de levée d’excommunication des quatre évêques de la FSSPX, le Saint-Siège reconnaît que « sur les questions encore ouvertes » des discussions (colloqui) sont « nécessaires ». Parmi ces « questions encore ouvertes » figurent, bien sûr, certains textes du concile Vatican II.

Ces vingt dernières années, donc, à trois reprises, sous Jean-Paul II puis sous Benoît XVI, le Saint-Siège a reconnu, dans des actes officiels, que les actes du concile Vatican II ne sont pas une nouvelle table de la Loi.

En 1988 encore, dans une conférence prononcée devant les évêques du Chili et de Colombie, le 13 juillet, le cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, a reconnu qu’ « une obéissance ”en bloc” à Vatican II » n’était pas exigée du Saint-Siège.

Pourtant, ces derniers jours, la Conférence des évêques de France, dans le communiqué publié par son Conseil permanent, pose une exigence : « En aucun cas, le Concile Vatican II ne sera négociable ».

Il y a contradiction.

On doit faire remarquer encore que pas plus que le Saint-Siège n’exige d’accepter le concile Vatican II comme un « bloc », pas plus la Fraternité Saint-Pie X, du moins par la voix de son Supérieur général, Mgr Fellay, ne refuse « en bloc » le concile Vatican II.

« Nous rejetons une partie du concile » a déclaré récemment Mgr Fellay au journal suisse Le Temps. Donc, pas tout le concile.

Le concile n’est pas « un recommencement à partir de zéro »

C’est la nature-même du concile Vatican II qui a provoqué les difficultés passées et actuelles, les querelles d’interprétation passées et actuelles. Concile atypique, à différents points de vue, à la différence des conciles œcuméniques passés, il n’a défini aucun dogme, il n’a prononcé aucune condamnation, il n’a promulgué aucun canon disciplinaire.

Les textes qu’il a promulgués (constitutions, décrets, déclarations) sont certes de nature différente mais appartiennent tous, par leur caractère non dogmatique et non canonique, à un « registre plus modeste ». C’est le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le cardinal Ratzinger, qui l’a reconnu, il y a vingt ans, dans la conférence déjà citée : « La vérité est que le concile lui-même n’a défini aucun dogme. Il a voulu de manière consciente s’exprimer selon un registre plus modeste, comme un concile simplement pastoral ; cependant, beaucoup l’interprètent comme s’il était un ”super-dogme” qui enlève à tout le reste son importance. »

Vatican II doit être lu et interprété à la lumière des conciles antérieurs, et non l’inverse. Le cardinal Ratzinger le disait lors de la même conférence : « il existe une courte vue qui isole Vatican II et qui a provoqué l’opposition. Nombre d’exposés donnent l’impression que, après Vatican II, tout a changé et que tout ce qui est antérieur ne peut plus avoir de validité, ou, dans le meilleur des cas, il ne doit l’avoir qu’à la lumière de Vatican II. Le deuxième concile du Vatican n’est pas traité comme partie de la totalité de la tradition de l’Eglise, mais directement, comme la fin de la tradition et comme un recommencement complet à partir de zéro. »

Pourtant, cette théorie du « recommencement » a longtemps été soutenue et appliquée par des théologiens et par des évêques. Par exemple, en 1977, le Père Congar, un des théologiens qui furent parmi les plus influents au concile Vatican II, jugeait légitimes « des relectures » et une « re-réception » de Vatican I, concile dogmatique, à la lumière de Vatican II, concile pastoral.

Dans la correspondance qu’il avait eue avec lui sur ce sujet et sur d’autres, Jean Madiran avait soutenu le contraire : « Je tiens au contraire que le devoir catholique est de recevoir Vatican II à la lumière de Vatican I ; et d’une manière générale, d’interpréter le dernier concile dans la ligne, dans le contexte, dans la continuité, dans la cohérence de tous les conciles antérieurs » (Jean Madiran, Le concile en question, DMM, 1985).

Cette position de Jean Madiran en 1977 sera celle du cardinal Ratzinger en 1988 et celle qu’il a explicitée, devenu pape, dans son fameux discours du 22 décembre 2005 sur l’ « herméneutique du concile ». Benoît XVI y affirme que les actes du concile Vatican II ne doivent pas être lus comme une « discontinuité » et une « rupture ».

C’est au Magistère pontifical d’aider les fidèles, et les théologiens, et les évêques, à faire la lecture adéquate des actes du concile Vatican II, en éclairant, complétant, précisant, rectifiant si nécessaire ce qui a été dit et écrit de manière « pastorale » dans les quatre sessions conciliaires entre 1962 et 1965.

Yves CHIRON


[1] Ce « ni…ni… » et l’expression même de « ligne de crêtes », rappellent les expressions employées par Maurras entre 1940 et 1944 pour définir la position de l’Action : refus de soutenir la collaboration idéologique et militaire avec l’Allemagne nazie et refus de la résistance gaulliste comme « un schisme français » qui aboutit à une guerre civile. La « ligne de crête » (au singulier chez Maurras) se résumait en une formule : « la France, la France seule ».

[2] La lettre porte, par erreur, la date du « 24 janvier 2008 ». Ceux qui l’ont reçue auront rectifié d’eux-mêmes.

[3] Le texte qui suit est un article que j’ai publié dans Présent le 7 février 2009. Par exception, je le reproduis ici.

samedi 7 février 2009

[Présent] Vatican II n’est pas un « super-dogme » - Yves Chiron - 7 février 2009

En mai 1988, concernant les « points enseignés par le concile Vatican II » qui paraissent, à la Fraternité Saint-Pie X « difficilement conciliables avec la tradition », Rome avait demandé, et la Fraternité Saint-Pie X avait admis, « une attitude positive d’étude et de communication avec le Saint-Siège, en évitant toute polémique ».

En 2006, lors de la création de l’Institut du Bon Pasteur, il n’a pas été demandé non plus une adhésion pour ainsi dire littérale aux textes du concile Vatican II. Le communiqué officiel publié alors par l’IBP précisait : « chaque membre fondateur reconnaît personnellement ”respecter le Magistère authentique” du Siège Romain, dans ”une fidélité entière au Magistère infaillible de l'Église” (Statuts II §2). D'un point de vue doctrinal, conformément au discours du pape Benoît XVI à la Curie Romaine le 22 décembre 2005, les membres de l'Institut, autant qu'il est en eux, sont engagés par une ”critique sérieuse et constructive” du Concile Vatican II, pour permettre au Siège Apostolique d'en donner l'interprétation authentique. »

En janvier 2009, par le décret de levée d’excommunication des quatre évêques de la FSSPX, le Saint-Siège reconnaît que « sur les questions encore ouvertes » des discussions (colloqui) sont « nécessaires ». Parmi ces « questions encore ouvertes » figurent, bien sûr, certains textes du concile Vatican II.

Ces vingt dernières années, donc, à trois reprises, sous Jean-Paul II puis sous Benoît XVI, le Saint-Siège a reconnu, dans des actes officiels, que les actes du concile Vatican II ne sont pas une nouvelle table de la Loi.

En 1988 encore, dans une conférence prononcée devant les évêques du Chili et de Colombie, le 13 juillet, le cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, a reconnu qu’ « une obéissance ”en bloc” à Vatican II » n’était pas exigée du Saint-Siège.

Pourtant, ces derniers jours, la Conférence des évêques de France, dans le communiqué publié par son Conseil permanent, pose une exigence : « En aucun cas, le Concile Vatican II ne sera négociable ».

Il y a contradiction.

On doit faire remarquer encore que pas plus que le Saint-Siège n’exige d’accepter le concile Vatican II comme un « bloc », pas plus la Fraternité Saint-Pie X, du moins par la voix de son Supérieur général, Mgr Fellay, ne refuse « en bloc » le concile Vatican II.

« Nous rejetons une partie du concile » a déclaré récemment Mgr Fellay au journal suisse Le Temps. Donc, pas tout le concile.

La concile n’est pas « un recommencement à partir de zéro »

C’est la nature-même du concile Vatican II qui a provoqué les difficultés passées et actuelles, les querelles d’interprétation passées et actuelles. Concile atypique, à différents points de vue, à la différence des conciles œcuméniques passés, il n’a défini aucun dogme, il n’a prononcé aucune condamnation, il n’a promulgué aucun canon disciplinaire.

Les textes qu’il a promulgués (constitutions, décrets, déclarations) sont certes de nature différente mais appartiennent tous, par leur caractère non dogmatique et non canonique, à un « registre plus modeste ». C’est le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le cardinal Ratzinger, qui l’a reconnu, il y a vingt ans, dans la conférence déjà citée : « La vérité est que le concile lui-même n’a défini aucun dogme. Il a voulu de manière consciente s’exprimer selon un registre plus modeste, comme un concile simplement pastoral ; cependant, beaucoup l’interprètent comme s’il était un ”super-dogme” qui enlève à tout le reste son importance. »

Vatican II doit être lu et interprété à la lumière des conciles antérieurs, et non l’inverse. Le cardinal Ratzinger le disait lors de la même conférence : « il existe une courte vue qui isole Vatican II et qui a provoqué l’opposition. Nombre d’exposés donnent l’impression que, après Vatican II, tout a changé et que tout ce qui est antérieur ne peut plus avoir de validité, ou, dans le meilleur des cas, il ne doit l’avoir qu’à la lumière de Vatican II. Le deuxième concile du Vatican n’est pas traité comme partie de la totalité de la tradition de l’Eglise, mais directement, comme la fin de la tradition et comme un recommencement complet à partir de zéro. »

Pourtant, cette théorie du « recommencement » a longtemps été soutenue et appliquée par des théologiens et par des évêques. Par exemple, en 1977, le Père Congar, un des théologiens qui furent parmi les plus influents au concile Vatican II, jugeait légitimes « des relectures et une « re-réception » de Vatican I, concile dogmatique, à la lumière de Vatican II, concile pastoral.

Dans la correspondance qu’il avait eue avec lui sur ce sujet et sur d’autres, Jean Madiran avait soutenu le contraire : « Je tiens au contraire que le devoir catholique est de recevoir Vatican II à la lumière de Vatican I ; et d’une manière générale, d’interpréter le dernier concile dans la ligne, dans le contexte, dans la continuité, dans la cohérence de tous les conciles antérieurs » (Jean Madiran, Le concile en question, DMM, 1985).

Cette position de Jean Madiran en 1977 sera celle du cardinal Ratzinger en 1988 et celle qu’il a explicitée, devenu pape, dans son fameux discours du 22 décembre 2005 sur l’ « herméneutique du concile ». Benoît XVI y affirme que les actes du concile Vatican II ne doivent pas être lus comme une « discontinuité » et une « rupture ».

C’est au Magistère pontifical d’aider les fidèles, et les théologiens, et les évêques, à faire la lecture adéquate des actes du concile Vatican II, en éclairant, complétant, précisant, rectifiant si nécessaire ce qui a été dit et écrit de manière « pastorale » dans les quatre sessions conciliaires entre 1962 et 1965.

Yves CHIRON