samedi 5 avril 2008

[Présent] Frère Roger - le fondateur de Taizé - 5 avril 2008

Frère Roger - le fondateur de Taizé
Entretien avec Yves Chiron
Propos recueillis par Rémi Fontaine
PRÉSENT — Samedi 5 avril 2008

— Comment avez-vous été amené à consacrer une biographie à Frère Roger, le fondateur de Taizé, qui est une grande figure de l’œcuménisme ?

— Lorsqu’au début des années 1990, je menais des recherches pour une biographie de Paul VI, j’ai trouvé trace dans ses relations, dès la fin des années quarante, les deux fondateurs de Taizé, les pasteurs calvinistes Roger Schutz et Max Thurian. Je suis alors allé à Taizé, en visiteur, et je suis entré en relations épistolaires avec Max Thurian qui, depuis quelques années, s’était converti au catholicisme et avait été ordonné prêtre par l’archevêque de Naples.
Par la suite, j’ai continué à m’intéresser à l’histoire de Taizé. L’événement qui m’a incité à reprendre mes recherches a été la communion donnée à Frère Roger le jour des obsèques de Jean-Paul II par le cardinal Ratzinger. Si le futur Benoît XVI a donné la communion catholique au fondateur de Taizé, c’est qu’il jugeait, en conscience, que c’était possible. L’image a été retransmise dans le monde entier et a stupéfait beaucoup de monde, y compris nombre de cardinaux. Comment celui qu’on considérait encore comme un pasteur protestant a-t-il pu recevoir la communion catholique ? Le cardinal Barbarin m’a écrit qu’aussitôt après la cérémonie il a interrogé le cardinal Kasper, Préfet du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, le mieux placé pour connaître la situation de Frère Roger. Le cardinal Kasper lui a répondu : « Il est formellement catholique. »
Que signifie l’expression ? J’ai cherché à en savoir plus. J’ai interrogé l’évêque d’Autun, qui m’a fait part de ce qu’il savait et de ce qu’il avait appris de Frère Roger lui-même : à savoir que depuis 1972, le fondateur de Taizé communiait, exclusivement, à l’Eucharistie catholique. J’ai interrogé Frère Alois, le successeur de Frère Roger comme prieur de Taizé, j’ai interrogé le Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens. Et j’ai publié les premiers résultats de mes recherches dans Aletheia, en 2006. Relayées par Le Monde, mes informations ont suscité une controverse considérable, qui s’est étendue dans plusieurs pays. Frère Alois, dans une interview, et Mgr Daucourt, évêque de Nanterre, chargé de l’oecuménisme au sein de l’épiscopat français, dans un communiqué, ont contesté mes conclusions sur la « conversion » de Frère Roger.
D’où le projet de rédiger une biographie complète. J’ai exploré de nombreuses archives diocésaines et oecuméniques, en France et en Suisse, et aussi des archives civiles qui m’ont appris beaucoup de choses. J’ai interrogé des membres de la famille de Frère Roger, des frères ou d’anciens frères de la Communauté, des familiers de Taizé.
Une bonne partie de ce qui a été écrit, jusqu’ici, sur Taizé et son fondateur relève de la légende dorée. J’ai voulu regarder derrière le rideau, sans créer pour autant une légende noire.
— Du protestantisme au catholicisme : pouvez-vous résumer brièvement l’itinéraire de ce « passeur de frontières » ?
— Le fondateur de Taizé est né en Suisse, fils et petits-fils de pasteurs calvinistes. Mais son grandpère maternel, qui était français, était né catholique. Il était entré au séminaire et avait reçu les ordres jusqu’au sous-diaconat. Au moment du concile Vatican I, il a refusé le dogme de l’infaillibilité pontificale et a rejoint le schisme des Vieux-Catholiques. Il est devenu prêtre vieux-catholique puis il est passé au protestantisme évangélique où il est devenu pasteur. Dans ses nombreux écrits, Frère Roger n’a jamais parlé de ce grand-père catholique, le sujet était tabou à Taizé. Et pourtant le fait me semble très éclairant pour comprendre le parcours de Frère Roger. En quelque sorte, il a accompli le chemin inverse de son grand-père.
Le jeune Roger Schutz voulait devenir écrivain. Il a essayé. Puis, il s’est résolu à faire des études de théologie et à devenir pasteur. Dès ses études, il a eu le projet d’une communauté. Il s’est installé à Taizé, en 1940. Un embryon de communauté est né en 1942. Une communauté monastique protestante était une grande nouveauté dans le paysage protestant français. Et l’on peut dire que Taizé a connu autant de réticences et de critiques de la part des protestants (notamment réformés) que du côté catholique. Le fondateur, Roger Schutz, a trouvé en Max Thurian, pasteur lui aussi, le théologien, l’alter ego, qu’il lui fallait.
La communauté de Taizé, y compris dans son nom, a été longtemps en recherche. D’où des relations tous azimuts. A Rome, ils sont reçus dès 1949, au plus haut niveau. Pie XII recevra deux fois, en audience privée, les deux fondateurs de Taizé, indication, si nécessaire, que Pie XII n’était pas fermé à tout « dialogue » avec les non-catholiques ; il recevra d’autres personnalités protestantes.
Taizé, dans les années cinquante et jusqu’à la fin du concile Vatican II, est une communauté oecuménique (avec des frères de différentes confessions, mais il n’y a pas encore de catholiques) et qui prend des initiatives parfois spectaculaires en matière oecuménique. Un des grands événements de la vie de Frère Roger est la participation au concile Vatican II. Avec Max Thurian, il figure parmi les nombreux « observateurs » non catholiques invités à assister au concile. Ils seront présents aux quatre sessions (1962-1965). L’influence a été à double sens : leur présence quotidienne, les relations personnelles qu’ils se sont ingénié à entretenir avec un nombre incalculable d’évêques du monde entier, la participation de Max Thurian à la rédaction de certains textes conciliaires montrent une influence certaine de Taizé sur une large portion de l’Eglise catholique. Mais, en retour, Roger Schutz et Max Thurian ont été marqués, influencés eux aussi par le catholicisme et Vatican II.
Dans les années suivantes, par ses déclarations sur le Magistère pontifical, par l’entrée de frères catholiques dans la communauté, par la communion catholique reçue à partir de 1972, Frère Roger s’éloigne du protestantisme. On pourrait ajouter d’autres faits d’importance : depuis la fin des années cinquante, il ne célèbre plus le culte protestant et depuis cette même date – et jusqu’à sa mort – il se confesse à un prêtre catholique. J’ai pu dresser la liste de ses confesseurs successifs. Un des derniers d’entre eux, mort en 2002, était un vieux prêtre, en soutane, très traditionnel.
— A côté d’une forme indéniable de « sainteté », la vie de Frère Roger (comme celle de Mgr Escriva ou celle de Mère Teresa dans une très moindre mesure) suscite certaines interrogations et fait l’objet de controverses par ce qu’on appelle une certaine « hétéropraxis », voire une certaine hétérodoxie, sur quelques points nouveaux relativement au passé. Quelle est votre position à ce sujet ?
— Je ne m’aventurerai pas, ici, à m’exprimer sur Mgr Escriva ou Mère Teresa (avec laquelle Frère Roger a été très lié). Je crois que, concernant Frère Roger, deux points demeurent en question. Il était « formellement catholique » nous dit le cardinal Kasper ; Frère Alois et Mgr Daucourt refusent le terme « conversion » à son sujet. D’origine protestante, formé et consacré comme pasteur, peut-on devenir « catholique » sans « conversion » ? Depuis une quarantaine d’années, la cérémonie d’abjuration n’existe plus dans sa solennité. Ce qui est demandé à un protestant qui devient catholique, c’est une confession sacramentelle, une profession de foi catholique et la communion à l’eucharistie catholique qui devient, ainsi, le signe visible de son appartenance à la communion ecclésiale catholique.
Le drame de l’Eglise catholique est d’avoir favorisé, parallèlement, ce qu’on appelle l’hospitalité eucharistique : la communion catholique donnée à des noncatholiques, dans certaines conditions. Dans le cas de Frère Roger, il s’est bien agi d’une communion catholique, exclusive de tout autre, et non d’une simple hospitalité eucharistique.
Mais, sa conception de l’Eglise pose encore question. L’ « Eglise universelle » sur laquelle il a tant écrit, était-elle bien identifiée par lui à l’Eglise catholique romaine, je n’en suis pas sûr. Il avait une vision plus large de l’Eglise, qui lui venait du mouvement suisse romand protestant « Eglise et liturgie », et qui était répandue par d’autres théologiens protestants (Jean de Saussure, par exemple) : une Eglise universelle, qui dépasserait les confessions, les dénominations. L’originalité de Frère Roger, qui a été critiquée et refusée par nombre de protestants, a été de considérer que le Pape devait être le centre de cette Eglise universelle. Pour autant, sa vision de l’Eglise ne correspond pas complètement à la doctrine catholique de l’Eglise.
— Dans ce travail de bénédictin que constitue cette importante biographie insérée dans l’histoire de l’Eglise et de sa crise contemporaine, avez-vous vous-même évolué, appris des choses importantes celées au premier abord ? Qu’est-ce qui vous touche le plus dans la vie de Frère Roger ?
— Rejeter dans les ténèbres extérieures de l’Eglise Frère Roger et Taizé me semble une attitude simpliste. L’itinéraire de Frère Roger est, en un certain sens, admirable. Il a cherché, sincèrement, même si, dans ses relations avec les catholiques comme avec les protestants, il a agi non sans habileté. Après le concile Vatican II, plus que nombre d’évêques français, il a perçu la crise de l’Eglise, le désarroi de ce qu’on appelait les « intégristes ». Il a introduit des chants en latin à Taizé parce que le latin était abandonné dans la plupart des églises de France. A propos de la nouvelle messe, il a dialogué avec Jean Madiran, la revue Itinéraires a publié leur correspondance.
Chez Frère Roger, un certain goût pour le secret ou la discrétion s’alliait, paradoxalement, à un grand don dans l’art du faire savoir, pour ce que Taizé voulait faire savoir. Ce sont les aspects irritants d’une personnalité complexe, sincère. On lui doit aussi d’avoir compris très tôt, dès le milieu des années soixante, que la jeunesse commençait à traverser une crise profonde. Mai 68 en a été une des manifestations les plus spectaculaires, et grotesques. A cette crise de la jeunesse, Frère Roger et Taizé vont chercher à apporter des réponses. Ce seront successivement le « Concile des Jeunes » (qui fut largement un échec malgré son succès numérique) puis les Rencontres européennes de la jeunesse qui sont parfois, aujourd’hui, des Rencontres mondiales. Progressivement, Taizé a mis en oeuvre une pédagogie spirituelle à destination de la jeunesse, une pédagogie d’accompagnement. On peut juger très minimaliste l’enseignement que dispense Taizé dans ces grands rassemblements, mais des milliers de jeunes découvrent ou redécouvrent le silence et la prière. Certes ce n’est pas suffisant, mais ce n’est pas rien.


Yves Chiron, Frère Roger. Le fondateur de Taizé, Perrin, 2008, 415 pages.

vendredi 4 avril 2008

[Présent] Yves Chiron - Rémi Fontaine : Frère Roger, le fondateur de Taizé



Frère Roger, le fondateur de Taizé
Entretien avec Yves Chiron

— Comment avez-vous été amené à consacrer une biographie à Frère Roger, le fondateur de Taizé, qui est une grande figure de l’œcuménisme ?

— Lorsque’au début des années 1990, je menais des recherches pour une biographie de Paul VI, j’ai trouvé trace dans ses relations, dès la fin des années quarante, les deux fondateurs de Taizé, les pasteurs calvinistes Roger Schutz et Max Thurian. Je suis alors allé à Taizé, en visiteur, et je suis entré en relations épistolaires avec Max Thurian qui, depuis quelques années, s’était converti au catholicisme et avait été ordonné prêtre par l’archevêque de Naples.

Par la suite, j’ai continué à m’intéresser à l’histoire de Taizé. L’événement qui m’a incité à reprendre mes recherches a été la communion donnée à Frère Roger le jour des obsèques de Jean-Paul II par le cardinal Ratzinger. Si le futur Benoît XVI a donné la communion catholique au fondateur de Taizé, c’est qu’il jugeait, en conscience, que c’était possible. L’image a été retransmise dans le monde entier et a stupéfait beaucoup de monde, y compris nombre de cardinaux. Comment celui qu’on considérait encore comme un pasteur protestant a-t-il pu recevoir la communion catholique ? Le cardinal Barbarin m’a écrit qu’aussitôt après la cérémonie il a interrogé le cardinal Kasper, Préfet du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, le mieux placé pour connaître la situation de Frère Roger. Le cardinal Kasper lui a répondu : « Il est formellement catholique. »

Que signifie l’expression ? J’ai cherché à en savoir plus. J’ai interrogé l’évêque d’Autun, qui m’a fait part de ce qu’il savait et de ce qu’il avait appris de Frère Roger lui-même : à savoir que depuis 1972, le fondateur de Taizé communiait, exclusivement, à l’Eucharistie catholique. J’ai interrogé Frère Alois, le successeur de Frère Roger comme prieur de Taizé, j’ai interrogé le Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens. Et j’ai publié les premiers résultats de mes recherches dans Aletheia, en 2006. Relayées par Le Monde, mes informations ont suscité une controverse considérable, qui s’est étendue dans plusieurs pays. Frère Alois, dans une interview, et Mgr Daucourt, évêque de Nanterre, chargé de l’œcuménisme au sein de l’épiscopat français, dans un communiqué, ont contesté mes conclusions sur la « conversion » de Frère Roger.

D’où le projet de rédiger une biographie complète. J’ai exploré de nombreuses archives diocésaines et œcuméniques, en France et en Suisse, et aussi des archives civiles qui m’ont appris beaucoup de choses. J’ai interrogé des membres de la famille de Frère Roger, des frères ou d’anciens frères de la Communauté, des familiers de Taizé.

Une bonne partie de ce qui a été écrit, jusqu’ici, sur Taizé et son fondateur relève de la légende dorée. J’ai voulu regarder derrière le rideau, sans créer pour autant une légende noire.

— Du protestantisme au catholicisme : pouvez-vous résumer brièvement l’itinéraire de ce « passeur de frontières » ?

— Le fondateur de Taizé est né en Suisse, fils et petits-fils de pasteurs calvinistes. Mais son grand-père maternel, qui était français, était né catholique. Il était entré au séminaire et avait reçu les ordres jusqu’au sous-diaconat. Au moment du concile Vatican I, il a refusé le dogme de l’infaillibilité pontificale et a rejoint le schisme des Vieux-Catholiques. Il est devenu prêtre vieux-catholique puis il est passé au protestantisme évangélique où il est devenu pasteur. Dans ses nombreux écrits, Frère Roger n’a jamais parlé de ce grand-père catholique, le sujet était tabou à Taizé. Et pourtant le fait me semble très éclairant pour comprendre le parcours de Frère Roger. En quelque sorte, il a accompli le chemin inverse de son grand-père.

Le jeune Roger Schutz voulait devenir écrivain. Il a essayé. Puis, il s’est résolu à faire des études de théologie et à devenir pasteur. Dès ses études, il a eu le projet d’une communauté. Il s’est installé à Taizé, en 1940. Un embryon de communauté est né en 1942. Une communauté monastique protestante était une grande nouveauté dans le paysage protestant français. Et l’on peut dire que Taizé a connu autant de réticences et de critiques de la part des protestants (notamment réformés) que du côté catholique. Le fondateur, Roger Schutz, a trouvé en Max Thurian, pasteur lui aussi, le théologien, l’alter ego, qu’il lui fallait.

La communauté de Taizé, y compris dans son nom, a été longtemps en recherche. D’où des relations tous azimuts. A Rome, ils sont reçus dès 1949, au plus haut niveau. Pie XII recevra deux fois, en audience privée, les deux fondateurs de Taizé, indication, si nécessaire, que Pie XII n’était pas fermé à tout « dialogue » avec les non-catholiques ; il recevra d’autres personnalités protestantes.

Taizé, dans les années cinquante et jusqu’à la fin du concile Vatican II, est une communauté œcuménique (avec des frères de différentes confessions, mais il n’y a pas encore de catholiques) et qui prend des initiatives parfois spectaculaires en matière œcuménique. Un des grands événements de la vie de Frère Roger est la participation au concile Vatican II. Avec Max Thurian, il figure parmi les nombreux « observateurs » non catholiques invités à assister au concile. Ils seront présents aux quatre sessions (1962-1965). L’influence a été à double sens : leur présence quotidienne, les relations personnelles qu’ils se sont ingénié à entretenir avec un nombre incalculable d’évêques du monde entier, la participation de Max Thurian à la rédaction de certains textes conciliaires montrent une influence certaine de Taizé sur une large portion de l’Eglise catholique. Mais, en retour, Roger Schutz et Max Thurian ont été marqués, influencés eux aussi par le catholicisme et Vatican II.

Dans les années suivantes, par ses déclarations sur le Magistère pontifical, par l’entrée de frères catholiques dans la communauté, par la communion catholique reçue à partir de 1972, Frère Roger s’éloigne du protestantisme. On pourrait ajouter d’autres faits d’importance : depuis la fin des années cinquante, il ne célèbre plus le culte protestant et depuis cette même date – et jusqu’à sa mort – il se confesse à un prêtre catholique. J’ai pu dresser la liste de ses confesseurs successifs. Un des derniers d’entre eux, mort en 2002, était un vieux prêtre, en soutane, très traditionnel.

— A côté d’une forme indéniable de « sainteté », la vie de Frère Roger (comme celle de Mgr Escriva ou celle de Mère Teresa dans une très moindre mesure) suscite certaines interrogations et fait l’objet de controverses par ce qu’on appelle une certaine « hétéropraxis », voire une certaine hétérodoxie, sur quelques points nouveaux relativement au passé. Quelle est votre position à ce sujet ?

— Je ne m’aventurerai pas, ici, à m’exprimer sur Mgr Escriva ou Mère Teresa (avec laquelle Frère Roger a été très lié). Je crois que, concernant Frère Roger, deux points demeurent en question. Il était « formellement catholique » nous dit le cardinal Kasper ; Frère Alois et Mgr Daucourt refusent le terme « conversion » à son sujet. D’origine protestante, formé et consacré comme pasteur, peut-on devenir « catholique » sans « conversion » ? Depuis une quarantaine d’années, la cérémonie d’abjuration n’existe plus dans sa solennité. Ce qui est demandé à un protestant qui devient catholique, c’est une confession sacramentelle, une profession de foi catholique et la communion à l’eucharistie catholique qui devient, ainsi, le signe visible de son appartenance à la communion ecclésiale catholique.

Le drame de l’Eglise catholique est d’avoir favorisé, parallèlement, ce qu’on appelle l’hospitalité eucharistique : la communion catholique donnée à des non-catholiques, dans certaines conditions. Dans le cas de Frère Roger, il s’est bien agi d’une communion catholique, exclusive de tout autre, et non d’une simple hospitalité eucharistique.

Mais, sa conception de l’Eglise pose encore question. L’ « Eglise universelle » sur laquelle il a tant écrit, était-elle bien identifiée par lui à l’Eglise catholique romaine, je n’en suis pas sûr. Il avait une vision plus large de l’Eglise, qui lui venait du mouvement suisse romand protestant « Eglise et liturgie », et qui était répandue par d’autres théologiens protestants (Jean de Saussure, par exemple) : une Eglise universelle, qui dépasserait les confessions, les dénominations. L’originalité de Frère Roger, qui a été critiquée et refusée par nombre de protestants, a été de considérer que le Pape devait être le centre de cette Eglise universelle. Pour autant, sa vision de l’Eglise ne correspond pas complètement à la doctrine catholique de l’Eglise.

— Dans ce travail de bénédictin que constitue cette importante biographie insérée dans l’histoire de l’Eglise et de sa crise contemporaine, avez-vous vous-même évolué, appris des choses importantes celées au premier abord ? Qu’est-ce qui vous touche le plus dans la vie de Frère Roger ?

— Rejeter dans les ténèbres extérieures de l’Eglise Frère Roger et Taizé me semble une attitude simpliste. L’itinéraire de Frère Roger est, en un certain sens, admirable. Il a cherché, sincèrement, même si, dans ses relations avec les catholiques comme avec les protestants, il a agi non sans habileté. Après le concile Vatican II, plus que nombre d’évêques français, il a perçu la crise de l’Eglise, le désarroi de ce qu’on appelait les « intégristes ». Il a introduit des chants en latin à Taizé parce que le latin était abandonné dans la plupart des églises de France. A propos de la nouvelle messe, il a dialogué avec Jean Madiran, la revue Itinéraires a publié leur correspondance.

Chez Frère Roger, un certain goût pour le secret ou la discrétion s’alliait, paradoxalement, à un grand don dans l’art du faire-savoir, pour ce que Taizé voulait faire savoir. Ce sont les aspects irritants d’une personnalité complexe, sincère. On lui doit aussi d’avoir compris très tôt, dès le milieu des années soixante, que la jeunesse commençait à traverser une crise profonde. Mai 68 en a été une des manifestations les plus spectaculaires, et grotesques. A cette crise de la jeunesse, Frère Roger et Taizé vont chercher à apporter des réponses. Ce seront successivement le « Concile des Jeunes » (qui fut largement un échec malgré son succès numérique) puis les Rencontres européennes de la jeunesse qui sont parfois, aujourd’hui, des Rencontres mondiales. Progressivement, Taizé a mis en œuvre une pédagogie spirituelle à destination de la jeunesse, une pédagogie d’accompagnement. On peut juger très minimaliste l’enseignement que dispense Taizé dans ces grands rassemblements, mais des milliers de jeunes découvrent ou redécouvrent le silence et la prière. Certes ce n’est pas suffisant, mais ce n’est pas rien.

Propos recueillis par Rémi Fontaine


• Yves Chiron, Frère Roger. Le fondateur de Taizé, Perrin, 2008, 415 pages, Prix : 21,50€, ISBN : 978-2-262-02623-3
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Article extrait du n° 6563 de Présent, du Samedi 5 avril 2008, p.8

samedi 22 mars 2008

[Présent] Livres à la mode - Yves Chiron

Article extrait du n° 6554 de Présent, du Samedi 22 mars 2008, p.7

Livres à la mode

Les livres « à la mode » sont les livres dont tout le monde parle, soit parce qu’on les a lus soit parce qu’on a lu des articles sur le sujet, ou encore dont en a entendu parler. Cela peut être de bons livres ou, au contraire, des livres qui ne valent pas grand-chose mais qui vont attirer de nombreux lecteurs pour diverses raisons.

Les Animatueurs de Michel Malausséna est, assurément, un livre à la mode. Un ancien producteur de télévision raconte les coulisses de la télévision. Ou, plus exactement, il dresse des portraits de quelques animateurs avec lesquels il a travaillé dans les années 1980-2000 : Stéphane Collaro, Christophe Devachanne, Thierry Ardisson, Mireille Dumas, Nagui. Il nous décrit l’alcoolisme de l’un, les mœurs dissolues de l’autre (ou du même), la pingrerie de la troisième, le goût de l’argent de tous, le niveau intellectuel lamentable, etc. Un monde affligeant, où certains néanmoins sont épargnés.

C’est un livre qui a le courage de citer des noms et des faits, mais ce n’est pas un livre de combat culturel contre la « télé-pourrie ». Un pavé dans la mare qui mérite tout juste les deux heures de lecture qu’on doit lui consacrer.

Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix

Yann Moix, qui s’est intéressé, en romancier, à Claude François (Podium) et à des sujets scabreux (Partouze), a voulu s’approprier Edith Stein. Cela nous vaut un livre court – deux ou trois heures de lecture – qui a choqué certains et épaté d’autres (y compris certains clercs). Qui reprochera à un écrivain, même non catholique, de s’intéresser à une martyre ? On ne pourra pas lui reprocher non plus d’avoir, avec sa sensibilité d’écorché vif, abordé cette figure religieuse éminente du XXe siècle dans une perspective qui lui est propre.

Mais on ne pourra pas admirer et encore moins recommander un livre aussi ridicule. Yann Moix se répand partout en disant qu’il ne relit pas ses livres et qu’il ne les corrige pas. Quelle prétention ! Joyce ou Céline, les grands novateurs stylistiques du XXe siècle, relisaient, raturaient, corrigeaient leurs feuilles.

Yann Moix a inventé une sorte de tic stylistique qui est sa marque de fabrique : les deux points. Exemples : « Elle ne l’a : pas fait. […] Elle ne l’a : pas souhaité ». Le procédé, répété à l’envie, rappelle les points d’exclamation et de suspension dont Céline surchargeait ses phrases. Mais n’est pas Céline qui veut.

Sur le fond, on reprochera à Moix d’inventer avec maladresse. Son chapitre 12 met en scène Gustave Thibon et la grande Simone Weil. Leur dialogue, imaginé par Moix, est d’un ridicule qui suffirait à décrédibiliser tout le livre. On y voit une Simone Weil se livrant à une sorte de Pilpoul avec « Gus » (sic) sur son installation. Ailleurs, page 98, Moix invite son lecteur à imaginer Edith Stein « avec des baskets ». Ridicule, encore, la réplique supposée de la mère d’Edith Stein lorsque sa fille vient lui annoncer sa conversion : « Ton Dieu, ma chérie, excuse-moi, mais j’ai l’impression qu’il ne fait pas le poids ici-bas. »

Jésus, pour Edith Stein, est « comme son “mec” » (p. 113). Moix parle de « la lacération SM [i.e. sado masochiste] des Carmels du XXe siècle » (p. 118). Et on ne citera pas, ici, les considérations, pornographiques, sur la circoncision de Jésus. Curieusement, la mort en martyre d’Edith Stein, qui est le sommet de sa vie terrestre, Yann Moix n’a pas l’écrire.

Moix n’a pas raté son livre. Il s’est aventuré – pour quelle raison ? – sur un terrain qu’il ne connaissait pas ou qu’il a découvert récemment. On ne lui reprochera pas de ne pas citer les biographies historiques qu’il a utilisées ; pour l’excuser on pourra toujours citer la Pensée où Pascal dit pourquoi un auteur doit toujours dire « nous » et pas « je ». Mais on lui reprochera de ne pas donner, en référence, les livres d’Edith Stein disponibles en librairie. Si son but, comme il l’a dit, était de faire découvrir la grande martyre et mystique à nos contemporains ignorants ou sceptiques, il aurait dû leur montrer le chemin, leur donner quelques titres de livres d’Edith Stein et les éditeurs où les lire aujourd’hui.

Yann Moix n’a pas rendu service à Edith Stein, il s’est servi de ce qu’il a compris de son histoire pour écrire un livre de plus.

• Michel Mallauséna, Les Animatueurs, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 307 pages.

• Yann Moix, Mort et vie d’Edith Stein, Grasset, 194 pages.

YVES CHIRON

mardi 19 février 2008

Frère Roger - 1915/2005 - Editions Perrin

Yves Chiron

Frère Roger
1915-2005
Le fondateur de Taizé
(Éditions Perrin, février 2008)


415 pages, prix librairie : 21,50 euros
par correspondance: 25 euros (port compris)
Paiement à adresser à l’ASSOCIATION NIVOIT
5, rue du Berry - 36250 NIHERNE




Le nom de Taizé est aujourd’hui universellement connu. Les célèbres Chants de Taizé ont été traduits dans des dizaines de langues. Les « Rassemblements de Taizé », sur la colline bourguignonne, dans une grande ville d’Europe en fin d’année ou ailleurs dans le monde, attirent, à chaque fois, des dizaines de milliers de jeunes de toutes nationalités.
Il y a un « mystère Taizé », qui a fasciné les hommes d’Eglise comme les profanes. Mystère de son succès et mystère de son fondateur, figure charismatique.
Pourtant, la figure emblématique du fondateur, Frère Roger – Roger Schutz à l’état-civil (1915-2005) – reste, à bien des égards, méconnue.
Ce livre, première biographie historique de Frère Roger, voudrait échapper à la légende, non pour en prendre systématiquement le contre-pied, mais pour restituer toute une vie dans son contexte historique.
La tâche n’a pas été facile. Taizé n’aime ni l’histoire ni les archives et cultive un certain goût pour le secret ou le discret.
Les rencontres de Roger Schutz et de Max Thurian avec Pie XII et d’autres autorités romaines en 1949 et 1950 n’ont été connues du grand public qu’en 1960 [1]. Frère Roger a choisi son successeur, frère Alois, dès 1978, au cours d’un voyage en Afrique, mais il ne l’annonce à sa communauté que vingt ans plus tard. La communion de Frère Roger à l’Eucharistie catholique, qu’il reçoit depuis 1972, n’apparaît au grand jour que lors de la messe des funérailles de Jean-Paul II, en 2005.
Et que dire de l’itinéraire religieux de son grand-père maternel : séminariste catholique jusqu’au sous-diaconat, puis prêtre dans l’Eglise vieille-catholique, avant d’être consacré pasteur réformé ? Frère Roger n’en a jamais parlé et, aujourd’hui encore à Taizé, c’est une sorte de tabou à ne pas transgresser.
La recherche de Frère Roger, nous avons essayé, ici, de la restituer au plus près. Sans nous arrêter à la « légende », mais aussi avec le souci de ne pas travestir la vérité d’un itinéraire exceptionnel.
Outre les volumes du Journal de Frère Roger, où, souvent, il faut savoir lire entre les lignes, d’autres sources permettent de reconstituer les diverses étapes de sa vie. Il y a, d’abord, les témoignages que nous avons pu recueillir auprès de certains membres de sa famille (par exemple, sa fille adoptive, Marie Strugala), auprès de frères ou d’anciens frères de la Communauté et auprès de ceux qui, catholiques, protestants ou orthodoxes, ont été les témoins de sa vie.
De nombreuses archives ecclésiastiques, institutionnelles ou privées, attendaient aussi l’historien, en France et en Suisse. Elles se sont avérées très riches, pleines de surprises et de documents précieux pour mieux saisir les décisions et les tentatives.
Frère Roger fut un « passeur » de frontières. Suisse, il s’installe en France en 1940. Calviniste, il fonde la première communauté monastique protestante en terre française. Fils de pasteur, pasteur lui-même, il est allé au-delà du protestantisme. « Il est formellement catholique » disait, en 2005, le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens, au cardinal Barbarin qui l’interrogeait sur l’appartenance confessionnelle de Frère Roger [2].
Il a toujours franchi les murailles pour aider et rassembler. En 1940-1942, il aide des réfugiés politiques et des Juifs ; en 1945-1946, il soulage deux camps de prisonniers de guerre allemands établis près de Taizé ; dans les années 1950-60, il est à la pointe du dialogue œcuménique ; dès 1966, il pressent une vague de contestation radicale dans la jeunesse d’Europe et il saura y voir une soif de questions. Et le reste de sa vie, il mettra en œuvre une pédagogie d’accompagnement de la jeunesse qui sera admirée par beaucoup et critiquée par certains.
Frère Roger appartient maintenant à l’histoire de l’Eglise mais aussi à l’histoire de l’Europe. Les Eglises, elles, ont vu en lui un rassembleur qu’elles n’ont pu tenir à l’écart, avec lequel elles ont entretenu un dialogue, parfois rude et difficile. Si Taizé, d’origine protestante, s’est rapproché du catholicisme, il y a eu un mouvement inverse : Taizé a influencé et le protestantisme et l’Eglise catholique.

(Extrait de l’introduction)
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[1] Le premier article qui évoque ces rencontres paraît dans le Monde le 27 octobre 1960.
[2] Lettre du cardinal Barbarin à l’auteur, le 23 février 2007.

vendredi 15 février 2008

Un nouveau livre d'Yves Chiron: Frère Roger de Taizé

le nouveau livre d'Yves Chiron vient de paraitre:
Frère Roger de Taizé | 1915-2005 | Le fondateur de Taizé
Contenu
Introduction
1. Petit-fils de prêtre, fils de pasteur.
2. Une conversion.
3. Naissance d’une communauté.
4. Retour à Taizé.
5. Les pas décisifs.
6. Entre Genève, Paris et Rome.
7. Au concile Vatican II.
8. « Sortir de l’impasse ».
9. Le concile des jeunes.
10. « Un nomade ».
11. « Autour du Pasteur universel ».
12. Taizé, « une vocation provisoire ».
Notes
Sources
Remerciements

Éditions Perrin, parution février 2008. 415 pages, prix librairie : 21,50 euros.
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Yves Chiron
Frère Roger | 1915-2005 | Le fondateur de Taizé
(Éditions Perrin, février 2008)
Le nom de Taizé est aujourd’hui universellement connu. Les célèbres Chants de Taizé ont été traduits dans des dizaines de langues. Les « Rassemblements de Taizé », sur la colline bourguignonne, dans une grande ville d’Europe en fin d’année ou ailleurs dans le monde, attirent, à chaque fois, des dizaines de milliers de jeunes de toutes nationalités.
Il y a un « mystère Taizé », qui a fasciné les hommes d’Eglise comme les profanes. Mystère de son succès et mystère de son fondateur, figure charismatique.
Pourtant, la figure emblématique du fondateur, Frère Roger – Roger Schutz à l’état-civil (1915-2005) – reste, à bien des égards, méconnue.
Ce livre, première biographie historique de Frère Roger, voudrait échapper à la légende, non pour en prendre systématiquement le contre-pied, mais pour restituer toute une vie dans son contexte historique.
La tâche n’a pas été facile. Taizé n’aime ni l’histoire ni les archives et cultive un certain goût pour le secret ou le discret.
Les rencontres de Roger Schutz et de Max Thurian avec Pie XII et d’autres autorités romaines en 1949 et 1950 n’ont été connues du grand public qu’en 1960[1]. Frère Roger a choisi son successeur, frère Alois, dès 1978, au cours d’un voyage en Afrique, mais il ne l’annonce à sa communauté que vingt ans plus tard. La communion de Frère Roger à l’Eucharistie catholique, qu’il reçoit depuis 1972, n’apparaît au grand jour que lors de la messe des funérailles de Jean-Paul II, en 2005.
Et que dire de l’itinéraire religieux de son grand-père maternel : séminariste catholique jusqu’au sous-diaconat, puis prêtre dans l’Eglise vieille-catholique, avant d’être consacré pasteur réformé ? Frère Roger n’en a jamais parlé et, aujourd’hui encore à Taizé, c’est une sorte de tabou à ne pas transgresser.
La recherche de Frère Roger, nous avons essayé, ici, de la restituer au plus près. Sans nous arrêter à la « légende », mais aussi avec le souci de ne pas travestir la vérité d’un itinéraire exceptionnel.
Outre les volumes du Journal de Frère Roger, où, souvent, il faut savoir lire entre les lignes, d’autres sources permettent de reconstituer les diverses étapes de sa vie. Il y a, d’abord, les témoignages que nous avons pu recueillir auprès de certains membres de sa famille (par exemple, sa fille adoptive, Marie Strugala), auprès de frères ou d’anciens frères de la Communauté et auprès de ceux qui, catholiques, protestants ou orthodoxes, ont été les témoins de sa vie.
De nombreuses archives ecclésiastiques, institutionnelles ou privées, attendaient aussi l’historien, en France et en Suisse. Elles se sont avérées très riches, pleines de surprises et de documents précieux pour mieux saisir les décisions et les tentatives.
Frère Roger fut un « passeur » de frontières. Suisse, il s’installe en France en 1940. Calviniste, il fonde la première communauté monastique protestante en terre française. Fils de pasteur, pasteur lui-même, il est allé au-delà du protestantisme. « Il est formellement catholique » disait, en 2005, le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens, au cardinal Barbarin qui l’interrogeait sur l’appartenance confessionnelle de Frère Roger[2].
Il a toujours franchi les murailles pour aider et rassembler. En 1940-1942, il aide des réfugiés politiques et des Juifs ; en 1945-1946, il soulage deux camps de prisonniers de guerre allemands établis près de Taizé ; dans les années 1950-60, il est à la pointe du dialogue œcuménique ; dès 1966, il pressent une vague de contestation radicale dans la jeunesse d’Europe et il saura y voir une soif de questions. Et le reste de sa vie, il mettra en œuvre une pédagogie d’accompagnement de la jeunesse qui sera admirée par beaucoup et critiquée par certains.
Frère Roger appartient maintenant à l’histoire de l’Eglise mais aussi à l’histoire de l’Europe. Les Eglises, elles, ont vu en lui un rassembleur qu’elles n’ont pu tenir à l’écart, avec lequel elles ont entretenu un dialogue, parfois rude et difficile. Si Taizé, d’origine protestante, s’est rapproché du catholicisme, il y a eu un mouvement inverse : Taizé a influencé et le protestantisme et l’Eglise catholique.
(Extrait de l’introduction)
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[1] Le premier article qui évoque ces rencontres paraît dans le Monde le 27 octobre 1960.
[2] Lettre du cardinal Barbarin à l’auteur, le 23 février 2007.

mercredi 29 décembre 2004

[Présent] Rencontre avec Yves Chiron - propos receuillis par Rémi Fontaine

Présent du 29 décembre 2004

— Vous avez acquis au fil de votre oeuvre d’historien (tant en matière des idées politiques qu’en matière religieuse) une réputation de sérieux et d’impartialité qui dépasse largement les frontières de notre famille spirituelle. Outre une quantité impressionnante d’ouvrages de référence (biographies politiques, religieuses, hagiographies, enquêtes, dictionnaire…), vous offrez aussi à vos lecteurs des oeuvres plus intimes Ma Mère, Voyage vers Cyprien… Pouvez-vous nous résumer votre itinéraire (personnel, professionnel…) ?
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— Je suis né dans les « Cévennes blanches », un îlot catholique dans une région majoritairement protestante, plus précisément dans un village nommé Notre-Dame de la Rouvière, comme un signe de protection. J’ai passé une partie de mon enfance et de mon adolescence dans les Flandres, pensionnaire chez les Pères qui m’ont donné le goût de l’histoire, puis lycéen à Lille où un professeur de philosophie m’a fait lire, à 16 ans, saint Thomas d’Aquin, Maurras, Julien Freund et l’abbé de Nantes. Lectures inoubliables que j’ai d’abord essayé de concilier avec Nietzsche découvert passionnément, seul, l’année précédente.
Puis j’ai poursuivi des études d’histoire, d’histoire de l’art et de théologie à Aix-en-Provence, en Avignon et à Paris. Pendant mes études à la Sorbonne, j’ai commencé à travailler dans un centre d’accueil social du Secours Catholique. C’est à ce moment-là aussi que j’ai publié mes premiers livres et que j’ai commencé à collaborer à certaines publications (dont Présent). Puis, à la rentrée de 1987, j’ai quitté Paris pour le Berry où, depuis cette date, j’enseigne dans une école de la Fraternité Saint-Pie X.

— Vous êtes historien, écrivain, professeur, journaliste : comment faites-vous pour concilier tout ce travail avec votre famille nombreuse (cinq enfants adoptés) ?

— C’est une question, je dirais, de « parisien ». Je ne suis pas sollicité, comme on peut l’être à Paris ou en région parisienne, par mille conférences, manifestations, expositions, déjeuners ou dîners et autres activités militantes ou mondaines. En revanche, j’aime voyager, en France et à l’étranger, en famille. Je me rends assez souvent aussi à Paris mais c’est quasiment uniquement pour travailler à la Bibliothèque nationale ou pour emmener mes enfants dans les musées. En revanche, je refuse systématiquement toute proposition de faire des conférences. Quand je réponds à des interviews, c’est généralement par écrit, ou au téléphone si c’est pour la radio. Si on ajoute que, par tempérament personnel, j’aime me lever très tôt le matin pour travailler et, qu’en tant que professeur, j’ai autant de vacances scolaires que mes élèves, on voit que le temps libre pour le travail est considérable.
Cela dit, pour un père de famille, le travail ne peut être la seule finalité. Son devoir d’état est certes de nourrir sa famille mais aussi d’éduquer ses enfants. Mes cinq enfants me sont plus précieux que mes livres. Aussi, j’essaie de concilier travail personnel et éducation des enfants. J’ajouterai aussi que les mères de famille savent bien la part immense et irremplaçable qu’assume l’épouse dans une famille nombreuse.

— Vous vous occupez, en outre, de plusieurs associations et d’une maison d’édition…

— En 1999, j’ai créé l’Association Anthinéa, qui édite le Bulletin Charles Maurras, un bulletin trimestriel consacré à l’oeuvre de Maurras et à l’histoire de l’Action française et où sont publiés des documents inédits, des études, des témoignages et des notes critiques. Le Bulletin a son prolongement dans les Editions BCM qui ont publié un inédit de Maurras (Trois Devoirs), une bibliographie de Maurras et sur l’AF établie par Alain de Benoist et qui ont réédité le numéro spécial qu’Itinéraires avait consacré à Maurras en 1968.
En 2002, j’ai créé une autre association, l’Association Nivoit, qui a une double finalité. D’une part, diffuser auprès des couples qui souhaitent adopter un enfant à l’étranger des informations sur les conditions d’adoption dans les trois pays où mon épouse et moi avons adopté nos cinq enfants : Vietnam, Thaïlande et Lituanie). D’autre part, l’Association Nivoit a pour vocation de « contribuer à une meilleure connaissance de la culture française ». D’où le prolongement de cette double vocation de l’ association dans des Editions Nivoit, où j’ai publié le journal de nos adoptions – je tiens un journal depuis 1978 –, et d’autres livres, notamment les ouvrages écrits par Maurice Brillaud (1886-1950), un gentilhomme de l’Ouest, poète, romancier, catholique et royaliste. Son journal de la guerre de 1914-1918 est, à mon avis, un témoignage exceptionnel.

— Vous êtes donc aussi journaliste : vous collaborez régulièrement à un certain nombre de publications, à commencer par Présent (dans notre « Supplément littéraire » et dans notre page « Dieu premier servi »), et aussi à La Nef et à L’Homme nouveau. Cependant vous avez créé, il y a quelques années, une « Lettre d’informations religieuses », Aletheia. Pouvez-vous nous en donner l’esprit ?
— J’ai créé cette lettre en juillet 2000 pour répondre à un libelle qui me mettait en cause. Ce libelle se diffusait plus ou moins sous le manteau, donc sans que j’aie les moyens d’y faire un « droit de réponse ». J’ai intitulé cette lettre Aletheia (« la vérité », en grec) parce que j’ai horreur de l’hypocrisie, des rumeurs, des erreurs, des inexactitudes. Depuis, j’ai continué à publier cette lettre, sous un format modeste : quelques feuillets, quinze fois par an. Soixante-sept numéros sont parus à ce jour et un site internet vient de s’ouvrir, grâce à la bienveillance d’un webmaster. On y trouve tous les numéros parus à ce jour et d’autres choses encore.
Dans Aletheia, je donne des analyses et des informations, sans exclusive (même si cela m’a valu quelques ennuis), dans une volonté de fidélité à l’enseignement traditionnel de l’Eglise.
Il y a des revues d’informations religieuses plus développées et plus utiles d’un certain point de vue : DICI (de la FSSPX), Vatican Information Service (le bulletin quotidien du Saint-Siège), d’autres encore, tel le bulletin, quotidien aussi, de l’agence romaine Zenit. Il y a des revues d’analyse et de doctrine, indispensables. Aletheia n’a la prétention que d’être ce que Madiran avait appelé jadis un « voltigeur ». Aletheia ne prétend pas exprimer, à elle seule, toute la vérité. Qui peut y prétendre d’ailleurs ? Les voltigeurs ne mènent ni ne gagnent les batailles mais ils peuvent être utiles dans leur service d’exploration et de signalement.
— Comment vous situez-vous dans la crise de l’Eglise ?
— Vaste question et, en même temps, quel intérêt peut avoir ma « position » ? Il importe plus d’écouter et de lire Jean Madiran, l’abbé Claude Barthe, l’abbé de Tanoüarn, Mgr Fellay, Dom Gérard, et d’autres aussi. Et, en même temps, être toujours attentif à ce que dit vraiment Jean-Paul II.
Dans l’analyse de la crise de l’Eglise – qui a commencé il y a environ un demi-siècle maintenant –, je suis particulièrement sensible à la durée et à l’espace. La considération sur la durée est double. D’abord, la crise de l’Eglise n’a pas commencé avec le concile Vatican II. Elle lui est bien antérieure, le concile a été, je crois, ce qu’on appelle en photographie, un « révélateur ». Ensuite, cette crise n’est pas statique. L’Eglise, aussi bien en France que dans le monde, n’est pas aujourd’hui dans l’état où elle était en 1978, à la mort de Paul VI. Sur certains points, il y a eu aggravation, sur d’autres il y a eu restauration. Il y a eu, il y a et il y aura des actes de restauration doctrinale venus de Rome, il y a des foyers de résistance et de restauration qui ont surgi et qui rayonnent, il y a eu et il y aura des prises de conscience (dans le clergé diocésain et chez certains évêques). Relever ces signes est un devoir d’honnêteté mais c’est aussi un acte d’espérance, même si tant reste à faire.
Quant à la considération sur l’espace, je regrette le « nombrilisme » de certaines analyses françaises. La situation de l’Eglise en France n’est pas celle de l’Eglise dans le monde, ni même celle que connaissent les autres pays d’Europe. Par exemple, une question aussi vitale que celle de la messe, de la réforme liturgique et de son application ne se pose pas de la même manière dans une paroisse de Saigon, pieuse, surveillée par la police, parfois persécutée, et dans une « célébration » désacralisée comme on en voit trop en France.
Concrètement, donc, face à la crise de l’Eglise, je cherche à capter la lumière comme je le peux et à quelque endroit où j’en aperçois un rayon. Toutes les querelles de chapelles, un jour ou l’autre, apparaissent comme ridiculement disproportionnées. Et aussi, pour reprendre l’expression de Jean Madiran, qui vient de Péguy : « Quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre. » Madiran ajoute : « Même ceux qui ne prennent pas l’ombre pour la lumière. Ils ont raison de n’être pas dupes. Mais ils ne sont pas assurés, dans l’ombre, de bien discerner le chemin. »

— Et sur le plan politique ?

— Je n’ai jamais été un militant. Je n’ai jamais partagé les espérances mises par certains dans le combat électoral, même si j’y ai été attentif. Les forces à combattre ne sont pas seulement des hommes et des partis mais une mentalité, des préjugés, des esprits déformés, une nomenklatura puissante qui tient l’opinion et l’« oriente ». A vue humaine, sur le plan temporel et social, la situation n’a jamais été aussi grave. La dissociation, les « autoroutes du mal », pour reprendre l’expression de Jean-Paul II, l’inculture, n’ont jamais créé autant de ravages dans la société et dans la vie de chacun.
La réponse politique à cette situation passe, selon moi, par trois choses : un combat culturel, une résistance de « bastions » (à commencer par nos familles) et une espérance. Cette espérance, je la vois incarnée dans le prince Jean de France, qui oeuvre, concrètement, « au bien de la France », en prince profondément chrétien et unificateur, actif mais dans l’attente de l’heure que Dieu voudra.

— Quelles sont parmi vos oeuvres celles qui vous tiennent le plus à coeur et pourquoi ?

— Curieusement, deux des livres auxquels je tiens le plus sont deux livres que je n’aurais jamais pensé à écrire. L’un, la biographie du Padre Pio, que mon éditeur d’alors, le regretté François-Xavier de Vivie, m’a suggéré d’écrire alors qu’il existait déjà tant de livres sur le sujet. L’autre, la biographie du Père Eugène de Villeurbanne, écrite à la demande des Capucins de Morgon, alors que là, au contraire, rien n’avait été écrit sur le sujet. Le destin de ces deux livres a été fort différent, à tous points de vue. Dans un cas, le livre a connu de multiples éditions et traductions. Dans l’autre cas, à défaut de la reconnaissance des commanditaires, il me reste le souvenir d’un énorme travail dans les archives et une grande admiration pour ce « résistant », humble et pauvre, que fut le Père Eugène, très lié à Dom Gérard. Un jour, les autorités romaines de l’ordre capucin rendront justice à ce saint religieux qu’ils ont expulsé à cause de sa fidélité à la règle capucine !
Mes livres les plus personnels restent ceux que j’ai écrits sur l’adoption de nos cinq enfants et sur la mort de ma mère, en 1963. Ce sont des oeuvres de mémoire et d’amour, alors que mes livres d’histoire sont des oeuvres d’imagination, c’est-à-dire non d’invention mais de reconstruction du passé à partir de matériaux multiples.

— Sur quels autres projets travaillez-vous actuellement ?

— Depuis plusieurs années, je prépare une biographie de Katharina Tangari (1906-1989), qui a connu les prisons alliées en Italie puis les prisons communistes en Tchécoslovaquie, qui a été une fille spirituelle du Padre Pio et une grande bienfaitrice de la FSSPX, et qui fut surtout une âme de prière étonnante, soumise à la Providence.
L’autre chantier en cours, qui lui aussi devra être mené à terme cette année, est une « Enquête sur les conclaves ».

— Un mot aux lecteurs de Présent ?
— En 2005, cela fera vingt ans que je collabore à Présent. Je suis un collaborateur fidèle mais extérieur. À Présent, je crois être un peu le parent éloigné de province ; avec ce que cela implique, de ma part, à la fois de distance et d’affection.
Est-ce que si Présent n’existait pas, il manquerait à la famille « catholique et française » ? Oui, bien sûr. Ceux qui pensent le contraire sont ceux qui ne lisent pas régulièrement Présent. Et j’en connais beaucoup de ces lecteurs irréguliers, passés ou occasionnels. Ils ont une fausse idée de Présent. Ils passent à côté de l’encadré quasi quotidien de Madiran, ils ne savent plus ou ils ne savent pas qu’ils passent à côté de ce qui est l’équivalent, pour notre temps, des articles quotidiens de Veuillot à L’Univers et de Maurras à L’Action française. Je donnerais volontiers tout un mois du Figaro (même quand on y parle en bien de mes livres) pour un article de Madiran.
Je pourrais citer tous les collaborateurs de Présent et dire ce que je pense être leurs qualités et leurs défauts. Mais aussitôt, et à juste titre, d’autres lecteurs pourraient m’opposer des jugements différents. Je citerai simplement, comme un souvenir inoubliable de lecture, l’article que Caroline Parmentier avait consacré, il y a plusieurs années déjà, au film Le Huitième Jour.
Je crois que ce qu’on attend d’un journal comme Présent, ce n’est pas qu’il livre les informations qu’on trouvera ailleurs, mais qu’il livre des analyses et des jugements qu’on ne lira pas ailleurs. Une analyse « catholique et française » et une réaction au quotidien. C’est en cela que Présent est irremplaçable et unique en son genre.

Propos recueillis par Rémi Fontaine

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[Coordonnées]
Association Anthinéa et Bulletin Charles Maurras (24 euros l’abonnement d’un an) : 16, rue du Berry, 36250 Niherne.
Association Nivoit et Editions Nivoit : 5, rue du Berry, 36250 Niherne.
Aletheia (15 numéros par an) : abonnement libre au 16, rue du Berry, 36250 Niherne ; disponible aussi sur le site www.aletheia.free.fr