samedi 20 septembre 2008

[Présent] Et maintenant, le catéchisme

Présent du 20 septembre 2008

Sur la liturgie, lors de son dernier voyage apostolique en France, Benoît XVI a agi en actes et en paroles. Par les messes qu’il a célébrées à Paris et à Lourdes, le Pape a commencé à montrer aux évêques, aux prêtres et aux fidèles français dans quel esprit il entendait la restauration de la liturgie célébrée selon le « rite ordinaire ». A ces actes, s’est ajoutée la parole : une partie du discours de Benoît XVI aux évêques de France réunis à Lourdes, le dimanche après-midi, a été consacrée à la liturgie.

Après la dévastation de la liturgie, opérée pendant le concile Vatican II et après le Concile (mais cette dévastation n’est pas née des textes du Concile), la restauration est en marche, même si l’œuvre est loin d’être achevée.

Il y a eu une dévastation parallèle, et même antérieure, du catéchisme. Dans le cas français, elle commence dans l’immédiat après-guerre. Elle trouve un premier point culminant dans ce qu’on a appelé la crise du « catéchisme progressif » (1957). Le Saint-Siège y a mis alors un coup d’arrêt. Le deuxième point culminant est la diffusion, dix ans plus tard, d’un « Fonds obligatoire » à l’initiative des évêques français. Le troisième et dernier point culminant a été Pierres Vivantes, le « recueil catholique de documents privilégiés de la foi » publié par les évêques de France en 1981.

On peut parler de dévastation du catéchisme en ce sens que les nouveaux catéchismes officiels n’enseignaient plus les trois connaissances nécessaires au salut : le Credo, ce qu’il faut croire ; le Pater, ce qu’il faut désirer ; les Commandements, ce qu’il faut faire ; cette instruction religieuse étant complétée par l’explication des sacrements.

En 1957, c’est le doyen de la faculté de théologie d’Angers, Mgr Lusseau qui, dans la Revue des cercles d’études d’Angers, mena principalement le combat contre la nouvelle catéchèse. En 1967 et 1968, ce furent des prêtres (l’abbé Barbara et l’abbé de Nantes, par leurs conférences, l’abbé Berto ailleurs) et des laïcs qui prirent la défense du catéchisme traditionnel. Jean Madiran réédita le Catéchisme de S. Pie X dans un fort numéro de sa revue Itinéraires (n° 116, sept.-oct. 1967). Il le faisait à l’intention des familles, des écoles, des communautés qui sont privées « pour une raison ou pour une autre » d’un catéchisme authentique.

Sa réédition du Catéchisme de S. Pie X s’ouvrait par ces lignes qui restent lumineusement vraies : « A chaque époque l’avenir du christianisme est dans l’enseignement de la foi aux petits enfants. A chaque époque l’avenir du monde dépend de la pédagogie chrétienne. » Cette édition de 1967 sera suivie de nombreuses autres réimpressions et rééditions. Des générations de fidèles, deux au moins, ont été formées par ce Catéchisme réédité à l’initiative d’un laïc.

Le 21 octobre 1972, ce sera sa lettre publique à Paul VI : « Rendez-nous l’Ecriture, le catéchisme et la messe. » Sur le point précis du catéchisme, Jean Madiran demandait, respectueusement : « Rendez-nous le catéchisme romain : celui qui, selon la pratique millénaire de l’Eglise, canonisée dans le catéchisme du Concile de Trente, enseigne les trois connaissances nécessaires au salut (et la doctrine des sacrements sans lesquels les trois connaissances restent ordinairement inefficaces). » Deux ans plus tard, cette supplique sera réitérée et appuyée par vingt-cinq écrivains et personnalités dans le volume Réclamation au Saint-Père (NEL, 1974).

Les réponses de Rome

La réponse de Rome viendra dix ans plus tard, par les conférences sur « la crise de la catéchèse » données par le cardinal Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi depuis quatorze mois seulement. En janvier 1983, à Paris puis à Lyon, le cardinal Ratzinger, a déploré, en matière de catéchèse, la subordination de « la vérité à la praxis » et l’« anthropocentrisme radical ». Il a rappelé la nécessité d’une structure du catéchisme en quatre parties, « quatre pièces classiques et maîtresses » qui « ont servi pendant des siècles comme dispositif et résumé de l’enseignement catéchétique » : « ce que le chrétien doit croire (Symbole), espérer (Notre Père), faire (Décalogue), et dans quel espace vital il doit l’accomplir (sacrements et Eglise) ».

En 1992, avec le Catéchisme de l’Eglise catholique, Jean-Paul II a voulu donner un « texte de référence pour une catéchèse renouvelée aux sources de la foi ». Le Compendium, donné par Benoît XVI en 2005, est de même nature. Ces deux ouvrages de référence, précieux et réconfortants, ne remplacent pas, pourtant, le catéchisme pour enfants qui n’existe plus depuis plusieurs décennies. Le CEC a été conçu comme un « texte de référence sûr et authentique », destiné en particulier à « l’élaboration de catéchismes locaux ». Le Compendium n’est pas, lui non plus, destiné aux enfants, aux commençants qui ont besoin d’être instruits dans la foi. Il propose « une sorte de vade-mecum qui permette aux personnes, croyantes ou non, d’embrasser d’un regard d’ensemble la totalité du panorama de la foi catholique ».

Les longues réponses aux 598 questions qui constituent le Compendium ne sont pas susceptibles d’être enseignées telles quelles aux enfants, apprises par cœur et assimilées. Il manque encore un Petit catéchisme universel ou, au moins en France, les petits catéchismes locaux (diocésains) qu’espère le Saint-Siège.

Curieusement, malheureusement même peut-on dire, la « bataille pour la messe » a laissé au second plan ou, même, a fait négliger la nécessaire bataille pour le catéchisme. Jean Madiran le fait remarquer dans son indispensable Histoire du catéchisme (Consep, 2005) : « C’est au bouleversement de la messe qu’ont été plus directement sensibles les prêtres et les fidèles réfractaires aux innovations brutalement imposées, à partir de 1965-1967, au nom de l’“esprit du concile” ; publiquement, ils se sont moins occupés du débat sur le catéchisme. »

Des associations, des groupes de fidèles sont actifs pour obtenir qu’une messe selon le rite traditionnel soit célébrée dans leur paroisse ou, au moins, dans leur diocèse en accord avec leur évêque. Ils donnent là un bel exemple de militantisme chrétien. Mais se préoccupent-ils assez de l’enseignement de la foi aux plus petits ? A la messe selon le rite extraordinaire devrait pouvoir correspondre, partout, au même endroit, l’enseignement de la foi aux plus petits selon la forme traditionnelle, requise par le Pape lui-même. Et l’on attend toujours les Catéchismes, universel ou diocésain, et destinés aux enfants, qui viendront remplacer les « Parcours » et autres instruments encore dominants dans les paroisses françaises.

YVES CHIRON

samedi 13 septembre 2008

[Présent] Les choses que Benoît XVI veut nous dire

Présent, 13 septembre 2008
Benoît XVI occupe le siège de Saint-Pierre depuis trois ans et cinq mois. Son élection fut « une immense déception pour d’innombrables personnes » a dit le théologien progressiste et moderniste Hans Küng (interdit d’enseignement par Jean-Paul II, rappelons-le). Pourquoi une « déception » ? Parce que Hans Küng savait bien que ce pape, qu’il a connu comme théologien et professeur d’université en Allemagne, ne serait ni un novateur, au sens où lui entend la nouveauté, ni un « progressiste ».
Alors que Benoît XVI accomplit son premier voyage officiel en France, un ouvrage mérite de retenir l’attention parce qu’il est perspicace et honnête. Il est dû à la plume de John L. Allen, correspondant à Rome de la revue National Catholic Reporter et spécialiste du Vatican pour CNN, la grande chaîne américaine d’informations. C’est un vaticaniste ou vaticanologue reconnu, un des rares journalistes qui puisse se prévaloir de cette qualité au nom un peu barbare — ils sont quatre ou cinq dans le monde, les autres sont presque tous italiens.
John L. Allen saisit bien une des qualités de Benoît XVI : le pape est l’ennemi des décisions précipitées. Son temps n’est pas celui du monde moderne, c’est le temps de l’Eglise, déroutant pour les impatiences humaines : « Il y a chez lui, écrit Allen, une sérénité, une absence de ce que les Allemands appellent Angst (“angoisse“), qui est enracinée dans une conviction : l’acte final de l’histoire dans laquelle nous sommes tous impliqués a déjà été écrit, et cette histoire se termine bien. Il ne ressent donc pas le besoin de passer sans cesse d’une initiative à la suivante, ni de résoudre d’un seul bond tous les problèmes de l’Eglise. Mieux que la plupart de ses contemporains, il comprend les complexités de ces difficultés, à la fois sur le plan intellectuel et sur le plan pastoral, et il se rend compte aussi qu’il est important de réfléchir de façon approfondie avant de prendre des dispositions aux conséquences imprévues.
Dans un monde impatient, Benoît XVI est un homme très patient. Pour paraphraser saint Augustin, il arrive que l’absence même d’actions de sa part constitue une “parole “ importante pour les femmes et les hommes tourmentés de son époque. »
La vertu ce patience est donc une des caractéristiques de Benoît XVI, une des Dix choses que Benoît XVI veut nous dire (selon le titre de l’ouvrage de John Allen que les éditions Parole et silence publient). On n’énumèrera pas les neuf autres « choses » que, selon Allen, le Pape a à nous dire.
On peut aussi tenter de résumer la politique pontificale de Benoît XVI (du moins, telle qu’on l’a pu la voir en œuvre jusqu’ici et en reprenant ses expressions) en trois axes :
• le combat contre le relativisme, c’est-à-dire « l’idée selon laquelle, en donnant une valeur indistincte à tout, on assure la liberté et la libération de la conscience » ;
• la restauration de la liturgie de l’Eucharistie comme acte d’adoration et d’offrande, acte salvateur « au cœur de la vie de l’Eglise » ;
• le nécessaire engagement des chrétiens dans la vie de la cité non pour seulement témoigner mais pour « retrouver la capacité du non-conformisme, c’est-à-dire la capacité de s’opposer à de nombreux développements de la culture environnante. »
Benoît XVI est un pape théologien, il a été longtemps professeur de théologie et il a publié une œuvre importante (à laquelle, depuis qu’il est pape, il a ajouté d’autres titres). Mais à la différence d’autres théologiens de son temps et de son aire linguistique – Küng, Balthasar ou Rahner –, il n’a pas prétendu construire un système nouveau ou proposer une vision nouvelle du christianisme. Sa théologie a toujours été d’abord une catéchèse : un enseignement destiné à éclairer et à faire grandir dans la foi. Le théologien Joseph Ratzinger théologien devenu le pape Benoît XVI (et encore plus depuis qu’il est Benoît XVI, si l’on peut dire) a le souci de présenter aux fidèles, comme à ceux qui le sont moins ou pas du tout, « la folie de la vérité » du christianisme : c’est le meilleur « service » que l’Eglise puisse rendre au monde. Il l’écrivait en 1982.
Yves Chiron

samedi 6 septembre 2008

[Présent] Pour l'honneur du cardinal Newman

Présent, 6 septembre 2008

En matière religieuse, la malveillance et l’ignorance dominent la presse écrite. Elles dominent au sens littéral. Pour s’en tenir à la presse quotidienne et aux questions religieuses, non seulement les articles malveillants ou mal informés sont plus nombreux que les articles bienveillants, honnêtes ou sérieux, mais aussi ils dominent au sens où ils donnent le ton, influencent l’opinion commune.

Quand un journal comme le Monde consacre une pleine page à Newman, ce n’est pas pour accélérer sa cause de béatification, qui avance bien. C’est pour nuire à sa mémoire, défigurer sa pensée et mettre dans l’embarras l’Eglise.

Deux articles sont juxtaposés par le quotidien. L’un, de Marc Roche — qui, d’habitude, signe des articles sur les pubs anglais, la bière anglaise et le whisky — relaie une lamentable campagne lancée par Peter Tatchell, militant des causes homosexuelle et écologiste. Marc Roche, qui orthographie mal le nom de Tatchell tout au long de ses lignes, a intitulé son article : « Mgr Newman était-il gay ? Shocking ! ».

Au lendemain de la mort de son ami, le P. Ambrose Saint-John, Newman a eu, pour lui, des mots pleins d’affection. Quinze ans plus tard, il a voulu être enterré à ses côtés. Voilà qui suffit à Tatchell pour estimer que Newman fut « homosexuel » et que Saint-John fut son « amant ». Le Monde relaie complaisamment la campagne de Tatchell et, sous le prétexte de l’objectivité, insinue le doute et diffuse la rumeur. Le journaliste du Monde écrit « ami » avec des guillemets pour mieux distiller la calomnie.

Le lecteur n’en saura pas plus sur l’ami de Newman. Il ne saura pas que le révérend Ambrose Saint-John (1815-1875), pasteur anglican, s’est converti au catholicisme un mois avant Newman, qu’ils sont allés ensemble à Rome où ils ont été ordonnés prêtres le même jour. Toux deux, sur les conseils du bienheureux Pie IX, ont fondé une communauté de l’Oratoire en Angleterre. Saint-John fut pendant trente-deux ans un ami très cher de Newman. La dernière page de l’Apologia pro vita sua de Newman (écrit en 1864) contient un bel hommage à son ami encore en vie. Il suffit de lire la correspondance qu’ils ont échangée pour voir à quelle hauteur de communion spirituelle se situait leur amitié.

On aurait pu s’attendre à ce que le second article consacré à Newman dans ce même numéro du Monde rétablisse la vérité. Au lieu de cela, bien que signé par le « spécialiste » religieux du journal, ce second article offre un autre exercice stupéfiant de désinformation. On y lit que les « idées de réforme » de Newman auraient « anticipé le concile Vatican II ». On veut y faire accroire que Newman aurait été partisan du « rapprochement des confessions chrétiennes » et qu’il aurait, comme un « prophète », discerné « l’urgence pour les chrétiens d’être davantage présents à leur temps ».

Comment peut-on, en si peu de lignes, réunir autant de balivernes ?

Le P. Bouyer, lui aussi converti du protestantisme et lui aussi oratorien, a donné comme sous-titre à son Newman (éditions ad Solem, 2006) : « Une théologie pour un temps d’apostasie ». Il a montré Newman comme un antimoderne : « il faisait partie du petit nombre de ceux qui réalisèrent, contrairement à l’optimisme de rigueur au XIXe siècle, que la société était à la veille de basculer dans une époque totalement différente, dans laquelle le vernis de la culture chrétienne lui-même disparaîtrait. »

Newman croyait si peu au « rapprochement des confessions chrétiennes » qu’il affirmait, depuis sa conversion, que l’Eglise catholique est « l’oracle de Dieu » et qu’ « en dehors de l’Eglise catholique, tout semble tendre vers l’athéisme sous une forme ou sous une autre ».

Autre baliverne attribuée à Newman : il aurait accordé « la primauté » à « la liberté de la conscience personnelle ». Qu’on relise les dix-huit thèses dans lesquelles il a résumé le libéralisme religieux et politique, et qu’il a réfutées, une à une, et avec quel humour !

Yves Chiron

samedi 30 août 2008

[Présent] Les vocations en France

Présent, 30 août 2008
Les évêques des diocèses de France ordonnent, chaque année, une petite centaine de prêtres, à laquelle s’ajoute une trentaine de religieux ordonnés prêtres. Les chiffres sont stables, en fait ils stagnent. Considérée sur la longue durée, on peut dire que la crise des vocations sacerdotales n’a pas été enrayée : 595 ordinations sacerdotales en France en 1960, 161 ordinations en 1975 (pour le seul clergé diocésain). La baisse s’est donc poursuivie.
Au moins la moitié des
diocèses français n’a pas ordonné de prêtres cette année. Certaines n’ont pas et de cérémonies d’ordinations depuis plusieurs années. L’avenir n’est pas plus prometteur puisqu’il n’y a eu que 133 entrées dans les séminaires diocésains pour l’année 2007-2008.
Pour s’en tenir à la situation de l’Eglise de France, on doit tenir compte aussi des séminaires et des ordinations qui ont lieu dans les fraternités, instituts et couvents traditionnels (qu’ils soient en communion complète ou non avec Rome est une autre question). Huit ordinations sacerdotales à Ecône pour la Fraternité Saint-Pie X en juin 2008 ; quatre ordinations sacerdotales à Wigratzbad pour la Fraternité Saint-Pierre (auxquelles se sont ajoutées quatre ordinations aux Etats-Unis) ; deux ordinations pour l’Institut du Christ-Roi Souverain Prêtre.
Les candidats au sacerdoce en France sont trop peu nombreux pour que chaque diocèse ait pu conserver, comme jadis, son propre séminaire. Il n’y a plus que vingt-deux séminaires diocésains en France (auxquels s’ajoute le Séminaire français de Rome). Face à cette crise diocésaine des vocations, les fraternités et instituts traditionnels apparaissent comme plus vivaces : six séminaires pour la FSSPX, deux séminaires pour la FSSP, un séminaire pour l’ICRSP, un séminaire pour l’IBP, sans parler du clergé régulier traditionnel.
En 1976, l’année-même où, pour la première fois, Mgr Lefebvre ordonnait des prêtres à Ecône sans l’accord de Rome, l’historien Paul Vigneron publiait un ouvrage très important : Histoire des crises du clergé français contemporain (Téqui). Il y montrait que la crise des vocations avait commencé dès l’après-guerre, soit trente ans plus tôt. Il ne pouvait imaginer qu’elle allait perdurer plus de trente ans encore.
Paul Vigneron voyait deux raisons à cette crise : « la remise en cause des méthodes apostoliques » et « la remise en cause de la spiritualité » (notamment la spiritualité sacerdotale). En conclusion, il s’inquiétait : « la longueur de la crise favorise l’hérésie », hérésies répandues dans le clergé comme chez les fidèles.
Lors de la dernière cérémonie d’ordination à Notre-Dame de Paris, le 28 juin dernier, le cardinal Vingt-Trois a, dans son homélie, fait preuve d’un ardent volontarisme : « L’année scolaire prochaine, je demanderai à chaque communauté du diocèse de Paris de faire quelque chose, selon l’identité et le style de la communauté, pour réfléchir et prier pour les vocations de prêtres. Il n’y aura pas de prêtres si on n’en parle pas ; il n’y aura pas de prêtres si on n’en demande pas ; il n’y aura pas de prêtres si on n’en souhaite pas ! Pour les souhaiter, pour les demander, pour en parler, il faut que nous nous mobilisions tous, que tous nous soyons désireux de voir de nouveaux prêtres prendre la relève des générations précédentes, non pas pour répéter indéfiniment ce qui a toujours été fait, mais pour répondre aux exigences de la mission d’aujourd’hui. »
Ce volontarisme est louable. Il faut certes « parler » et « se mobiliser » pour les vocations. Prier sera aussi indispensable (« Mon Dieu, donnez-nous des prêtes ; donnez-nous de saints prêtres ; donnez-nous beaucoup de saints prêtres »). Mais, dans l’histoire — du moins dans celle des derniers siècles —, le terreau premier des vocations ont été la famille et l’école. Des familles chrétiennes, pratiquantes, priantes et des écoles chrétiennes, dirigées ou, du moins, animées spirituellement par des prêtres.
Nombre des prêtres ordonnés chaque année à Ecône sont d’anciens élèves des écoles de la Fraternité Saint-Pie X. Si la FSSPX compte aujourd’hui 486 prêtres et 6 séminaires c’est, en partie, parce qu’elle dirige 88 écoles. Si les évêques de France avaient le courage et la volonté d’imprimer vraiment une identité catholique aux collèges et lycées « privés » qui dépendent d’eux, ils auraient plus de séminaristes. Une identité qui passe par la catéchèse, la prière mais aussi par le contenu des cours et un esprit général.

Yves Chiron

samedi 23 août 2008

[Présent] Les parents de Ste Thérèse de Lisieux: un modèle pour tous les parents

Présent, 23 août 2008

Le 19 octobre prochain aura lieu, dans la basilique de Lisieux, la béatification de Louis et de Zélie Martin, les parents de Marie-Françoise Thérèse Martin, connue pour l’éternité désormais sous le nom de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ou sainte Thérèse de Lisieux.

C’est la deuxième fois que l’Eglise béatifie un couple marié. La première fois, c’était en 2001 avec la béatification de Luigi et Maria Beltrame Quattrochi, parents de quatre enfants : deux fils devenus prêtres, une fille devenue religieuse et une autre qui a vécu comme vierge consacrée.

Les époux Martin furent les parents de neuf enfants, dont quatre moururent en bas âge. Sainte Thérèse dira : « Le bon Dieu m’a donné un père et une mère plus dignes du Ciel que de la terre, ils demandèrent au Seigneur de leur donner beaucoup d’enfants et de les prendre pour Lui. Ce désir fut exaucé, quatre petits anges s’envolèrent aux Cieux, et les cinq enfants restés dans l’arène prirent Jésus pour Epoux. » Les cinq filles de la famille Martin entrèrent en effet au couvent et si l’une « revint dans le monde », elle y vécut « comme étant dans le cloître ».

Les parents Martin ont tous deux une grandeur d’âme exceptionnelle et une foi admirable. Tous deux, avant de se marier et avant de se connaître, ont voulu se consacrer totalement à Dieu : lui en se présentant au monastère du Grand-Saint-Bernard, elle en demandant son admission chez les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dans les deux cas, ce leur fut refusé. Mais on comprendra que leur désir, non exaucé, de vie religieuse leur ait fait comprendre et accepter la vocation religieuse de leur cinq filles.

Leur grand désir de perfection des époux Martin fera aussi que, pendant neuf mois après leur mariage, ils garderont une chasteté absolue. Puis, sur « l’injonction d’un confesseur clairvoyant », ils abandonneront cette voie très exceptionnelle. Là aussi, on comprend que pour l’avoir pratiquée un temps dans leur mariage, Louis et Zélie Martin ont d’autant mieux accepté et compris la valeur de la virginité perpétuelle vécue dans la vie religieuse.

L’Eglise, en offrant, aux fidèles, les époux Martin en modèles, met donc à l’honneur les aspirations à la vie religieuse (même quand elles étaient trompeuses) et met à l’honneur la virginité (même temporaire). Sans oublier la chasteté, car il est vrai, comme l’a rappelé Jeanne Smits le 15 août dernier, que c’est à la lumière du don total à Dieu dans la virginité consacrée « que se mesure la chasteté conjugale ». Nos contemporains, aveuglés, désensibilisés et bouleversés quotidiennement par l’invasion pornographique, ont oublié le sens et la valeur de la virginité et de la chasteté.

Est-ce à dire que la vie des époux Martin et de leurs enfants fut, dans le siècle, comme celle d’une famille au couvent ? L’image, qui risque d’être mièvre, est fausse. En devenant épouse puis mère de famille, Zélie Martin n’a pas abandonné son métier de dentellière, elle est restée à la tête d’une petite entreprise de fabrication de la célèbre « dentelle au point d’Alençon ». Son mari va en commercialiser la production, avec de fréquents voyages à Paris.

Louis Martin, s’il va à la messe tous les matins et s’il fait partie d’une Congrégation du Saint-Sacrement, n’est pas comme un moine vivant dans le siècle. Il aime la pêche, jouer au billard, fabriquer son cidre, chanter des chansons pour ses enfants. Il est aussi, ce qu’on appellerait aujourd’hui, un « chrétien engagé ». Il adhère à l’Œuvre des Cercles catholiques d’Albert de Mun et de René de la Tour du Pin, il assiste aux conférences qu’ils organisent, il est membre des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, il est abonné à la Croix, il aime les pèlerinages (à Notre-Dame des Victoires de Paris, à Chartres, à Lourdes), il aime les retraites à la Trappe de Mortagne.

Zélie Martin, tertiaire franciscaine, est active, spontanée, tandis que son mari est plus silencieux et discret. Leur complémentarité fait leur force et leur bonheur. Les épreuves, pourtant, ne leur ont pas manqué. En 1877 – la future Thérèse de l’Enfant-Jésus avait quatre ans et demi –, Zélie Martin meurt d’un cancer du sein. Louis Martin, atteint d’une artériosclérose cérébrale à la fin des années 1880 (ce qu’on appelle aujourd’hui la maladie d’Alzheimer), devra être interné durant trois ans.

Par ces épreuves, la famille Martin est proche des épreuves physiques et morales que connaissent toutes les familles, conséquence de la finitude de notre existence sur terre. Zélie puis Louis Martin, comme leurs filles, les ont vécues ni dans la révolte contre Dieu ni dans la résignation mais dans une vision surnaturelle de l’existence où le chrétien sait que cette terre, périssable, n’est pas le terme de son chemin.

Yves Chiron

Le docteur Robert Cadéot, lecteur de Présent de la première heure, a publié la biographie de Louis Martin en 1985 et celle de Zélie Martin en 1990 (les deux ouvrages ont été réédités en 1996 aux éditions François-Xavier de Guibert). On lira aussi avec intérêt et admiration les lettres de Zélie et de Louis Martin, Correspondance familiale. 1863-1885, Cerf, 2004.

vendredi 15 août 2008

[Présent] Humanae Vitae - origines d'une encyclique

Présent, 15 août 2008
En 1930, par l’encyclique Casti connubii, une des plus longues de son pontificat, Pie XI avait rappelé et précisé l’enseignement de l’Eglise sur le mariage chrétien. À l’heure, où la dissolution des mœurs avait déjà fait des ravages et où certains pays avaient commencé à adopter des politiques antinatalistes, le pape avait voulu exposer « la vraie doctrine du Christ concernant le mariage », ses « fins », ses « lois » et ses « biens ». Il avait réprouvé les « nouveaux genres d’union » (mariage temporaire, mariage à l’essai et mariage amical) et il avait condamné tout recours à la contraception et à l’avortement (« meurtre direct d’un innocent » avait dit Pie XI). À sa suite, Pie XII, dans diverses allocutions, avait rappelé ce même enseignement.
Pendant les années précédant le concile Vatican II, la Commission théologique préparatoire avait préparé un schéma intitulé : De castitate, virginitate, matrimonio, familia (« De la chasteté, de la virginité, du mariage et de la famille »). Les rédacteurs principaux de ce schéma furent le cardinal Ottaviani, secrétaire de la congrégation du Saint-Office, et le P. Ermenegildo Lio, un théologien franciscain, Défenseur du lien à la même Congrégation, examinateur du clergé et juge synodal au Vicariat de Rome, consulteur théologique à la Commission théologique préparatoire et professeur de théologie morale à l’Université pontificale du Latran. Ce schéma, jugé d’une doctrine et d’une exposition trop traditionnelles, ne fut pas présenté comme tel au concile Vatican II et les sujets qu’il abordait (le mariage, la famille, etc.) passèrent dans d’autres schémas qui traitaient de questions plus générales.
Pendant toute la durée du concile, et même avant, un para-concile (constitué des médias, chrétiens ou non, de certains théologiens, par leurs écrits et leurs conférences, et de certains évêques, par leurs déclarations), s’est développé. Ce para-concile a diffusé dans l’opinion publique, chrétienne ou non, un certain nombre de thèmes, de revendications et de contestations. Parmi celles-ci, il y a eu la réclamation insistante, répétée, d’accorder aux femmes le droit à la contraception.
Paul VI, on l’a trop souvent oublié, a demandé aux évêques assemblés de ne pas aborder la question de la régulation des naissances, se réservant de la traiter lui-même (cette intervention, d’une grande sagesse et prudence, est consignée dans la note 14 de Gaudium et Spes 51). À cette époque, selon divers témoignages incontestables, Paul VI était encore hésitant sur le sujet. Au rédacteur en chef de la Croix, dans un entretien privé, il confiait : « Rien n’est encore dit, car nous ne savons rien. » La confidence est inattendue si l’on considère que, de Pie XI et Pie XII, l’enseignement de l’Eglise n’a pas varié et qu’en 1966, à deux reprises, Paul VI a affirmé que, en la matière, « la pensée et les normes de l’Eglise ne sont pas changées. »
Le Pape avait demandé à la Commission pontificale pour l’étude des problèmes de la population, de la famille et de la natalité, que Jean XXIII avait instituée en mars 1963, de poursuivre l’étude de la question. Cette Commission s’était divisée et une majorité de ses membres s’était prononcée pour autoriser la contraception. En juin 1966, Paul VI décida de dissoudre cette Commission, puis il résolut de préparer une encyclique sur le sujet. La préparation fut confiée à divers groupes de travail et d’études, dont firent partie notamment un théologien très proche du pape, le milanais Mgr Carlo Colombo, et le jésuite français Gustave Martelet. On sait aussi que l’archevêque de Cracovie, le cardinal Wojtyla (le futur Jean-Paul II), fut consulté ; il avait publié un ouvrage sur ces sujets en 1962, Amour et responsabilité. Mais, il est établi que l’argumentation centrale de l’encyclique est due au père dominicain Ciappi, théologien de la Maison pontificale, consulteur de la congrégation pour la Doctrine de la Foi et au P. Lio qui retrouvait là un retour en grâce réconfortant.
Jean Guitton a témoigné que Paul VI était partagé entre sa « tendance » libérale, qui était d’autoriser la contraception, et son « devoir » qui était de l’interdire pour rester en continuité avec l’enseignement de ses prédécesseurs. Si le pape avait autorisé la « pilule », il aurait été acclamé comme le « libérateur de la femme ». Finalement, il a sacrifié sa popularité et il a bravé l’opinion publique qu’il savait lui être très majoritairement hostile.

Yves Chiron





[Présent] Une encyclique à contre-courant

Présent, 15 août 2008

Paul VI savait que cette septième encyclique [Humanae Vitae] de son pontificat allait rencontrer l’opposition d’une partie de l’opinion publique et de certains théologiens. Il fut peiné de voir que certains épiscopats se montrèrent eux aussi critiques ou réticents. Pour s’en tenir à la presse française, la plupart des quotidiens et des hebdomadaires ont dénoncé « un recul par rapport à l’esprit même du concile ». L’expression est dans France-Soir, le 30 juillet 1968. Mais on retrouve des jugements similaires dans le Monde qui déplore « une image de la femme très délibérément classique » (30/7). Dans Combat qui oppose « la morale du bonheur » à « la morale dite naturelle » (30/7). Dans France-Soir qui estime que Paul VI « a brisé un espoir et plonge beaucoup de catholiques dans le désarroi » (7/8). Dans le Nouvel Observateur qui estime que la pilule est désormais « un fait social, un acquis culturel » et qui affirme que « Paul VI vient répéter le coup de Galilée » (4/8). On signalera néanmoins que le philosophe Maurice Clavel a pu, dans ce même hebdomadaire de gauche, prendre la défense de l’encyclique qui, écrit-il, « apporte un souffle d’air frais »

La Croix et l’Aurore sont les seuls quotidiens français à avoir pris la défense de l’encyclique. Mais le P. Antoine Wenger, alors rédacteur en chef du seul quotidien catholique d’alors, reconnaîtra qu’il lui a été difficile de trouver « chez les évêques ou dans le laïcat des chroniqueurs favorables à l’encyclique. »

De nombreux théologiens se montrèrent publiquement réticents ou franchement hostiles à l’enseignement de Paul VI. Le théologien et psychanalyste Marc Oraison (très à la mode à l’époque, qui le lit encore aujourd’hui ?) osa déclarer : « Je pense que le doute, la réflexion, la contestation même restent possibles ». Karl Rahner ou Bernard Häring, autres théologiens de grande audience, publièrent des articles pour contester l’encyclique. Quelque quatre-vingts théologiens américains, rejoints ensuite par des centaines de théologiens et de prêtres des Etats-Unis, publièrent une sorte de protestation. Au terme d’un congrès, qui s’est tenu à Amsterdam les 18 et 19 septembre, des théologiens hollandais publièrent un communiqué pour dire leur déception que l’encyclique ne corresponde pas aux « espoirs » qu’avait suscités le concile Vatican II.

Des épiscopats entiers (le belge, le hollandais, l’autrichien) osèrent, selon la formule de l’abbé Berto, « avec une ignorance qu’on ne pardonnerait pas à un étudiant de deuxième année de théologie, opposer l’Encyclique à la conscience, comme si l’Encyclique n’était pas précisément une norme prochaine de la conscience ». L’épiscopat français, lui, attendit son assemblée plénière annuelle à Lourdes (en novembre) pour publier une prise de position collective qui fut résumée en un balancement : « La contraception ne peut jamais être un bien. Elle est toujours un désordre, mais ce désordre n’est pas toujours coupable ». Les évêques français admettaient qu’il pouvait y avoir , pour les époux, « conflits de devoirs ». Rares ont été, à cette époque, les évêques français qui ont adhéré ouvertement ou simplement à l’enseignement du Pape. Un des rares fut le cardinal Renard, archevêque de Lyon, qui dès le 2 août déclarait : « De nombreux fidèles de l’Eglise […] sont reconnaissants au pape d’avoir eu le courage de parler » (2/8).

La Pensée catholique, avec l’abbé Lefevre, l’abbé Berto et plusieurs médecins, Itinéraires, avec Jean Madiran, Mgr Lefebvre, le P. Calmel, Thomas Molnar, le P. Barbara et Marcel De Corte, publièrent des dossiers spéciaux pour défendre et illustrer l’encyclique. Mgr Lefebvre saluait Humanae Vitae, et le Credo que Paul VI avait proclamé quelques semaines auparavant, comme des « lueurs d’espérance » : « l’Esprit Saint se manifeste aujourd’hui d’une manière particulièrement consolante ». Jean Madiran, dans un commentaire lumineux, disait que l’encyclique « a heurté de plein fouet “la conscience collective de l’humanité“ en son état actuel d’aveuglement et d’auto-suffisance ». Et il donnait les causes de cet état : « le recul général de l’éducation des consciences » et « la montée simultanée des moyens techniques de manipulation des esprits. » Manipulation des esprits et recul de l’éducation des consciences, quarante ans plus tard le constat reste vrai.

Yves Chiron

samedi 9 août 2008

[Présent] Islam et évangélisation

Présent, 9 août 2008

Depuis 1872, il est interdit en France, dans les enquêtes de statistique publique, d’interroger les personnes sur leur appartenance publique. En 2005, l’INED a néanmoins obtenu une dérogation exceptionnelle de la CNIL pour pouvoir poser la question : « Quelle est votre religion d’appartenance (ou d’origine) ? ». L’enquête porta sur quelque 10.000 personnes.

Rappelons les chiffres relatifs à l’islam : l’enquête estime qu’un peu plus de 2 millions de personnes vivant en France se déclarent musulmans. Si on précise qu’il s’agit d’une enquête statistique (dont les résultats sont fondés sur des estimations) et non d’un recensement, que l’enquête n’a porté que sur les personnes de 18 ans et plus et qu’il était possible de se déclarer « sans religion » (5 millions), on admettra le caractère très approximatif de ce chiffre de « un peu plus de 2 millions de musulmans en France ». D’autres chiffres officiels, non issus d’une enquête statistique, parlent de 5 millions de personnes d’« origine culturelle musulmane » vivant en France.

Malgré son caractère approximatif, ce chiffre place la religion musulmane au deuxième rang des religions professées en France. L’Islam arrive même en tête, proportionnellement, des religions pratiquées en France puisque « 34 % des hommes se déclarant musulmans se rendent plus de deux fois par mois sur leur lieu de culte, contre seulement 4 % des catholiques ; chez les femmes en revanche, l’écart est moindre : 14 % des musulmanes s’y rendent au moins deux fois par mois contre 8 % des catholiques. » Et on atteint des chiffres de 70-80 % pour la pratique du ramadan chez les musulmans vivant en France.

Le nombre des lieux de culte musulman est, lui, en progression très rapide : 500 mosquées en 1985, 1.200 en 1992, 1.600 en 2004, 2.000 en 2007. Encore ne s’agit-il que des lieux de culte répertoriés, chiffres qui laissent de côté les lieux de culte « sauvages » ou improvisés. Les Turcs, particulièrement bien organisés, sont en passe de devenir « la première communauté propriétaire de lieux de culte musulman en France » (Didier Leschi, dans l’ouvrage collectif Les lieux de culte en France. 1905-2008, Lethiellleux, 2008, p. 24).

Dans un entretien publié récemment dans la revue américaine Angelus, Mgr Tissier de Mallerais répond à la question : « Que voyez-vous dans les 20 ans qui viennent ? » : « En Europe, des républiques islamiques en France, en Grande-Bretagne, en Belgique et aux Pays-Bas ». La prospective est effrayante. Mais elle nous semble avoir déjà été faite il y a vingt ans…

Il y a vingt ans aussi, ou presque, que le P. Maurice Avril, qui s’est dévoué aux harkis (la plupart musulmans), a appelé à une XIIe croisade (livre paru en 1990). Croisade non pas pour bouter les musulmans hors de France mais pour essayer de les convertir à la religion chrétienne. Le livre est paru sans susciter d’écho ni dans les structures hiérarchiques de l’Eglise de France, ni dans la Fraternité Saint-Pie X. Encore récemment, un livre publié par un prêtre de la FSSPX pour proposer « une réflexion authentiquement chrétienne » sur l’immigration développait des analyses subtiles et lucides d’ordre politique, mais n’évoquait nullement la nécessaire évangélisation.

Depuis 2007 existe à Toulon, officiellement instituée par l’évêque du diocèse, une Société missionnaire de la divine miséricorde fondée par l’abbé Loiseau. La Société a inscrit dans ses statuts : « La société œuvre pour la nouvelle évangélisation. C’est pourquoi, elle promeut les processions publiques, le porte à porte, les missions de rues. Soucieux de faire connaître le Christ à tous, les Missionnaires de la Miséricorde portent plus particulièrement les musulmans dans leurs prières et n’hésitent pas à aller à leur rencontre, pour annoncer le Christ miséricordieux. »

Les immigrés présents sur le territoire français ne partiront pas tous, même avec un gouvernement soucieux d’une politique authentiquement nationale. Ils ne partiront pas tous notamment parce qu’ils sont, pour un certain nombre, déjà français. L’intégration est culturelle et sociale, mais pour un chrétien, la meilleure intégration n’est-elle pas celle qui agrège à la communauté ecclésiale ?

Yves Chiron

samedi 2 août 2008

[Présent] Benoît XVI et l'œcuménisme

Présent, 2 août 2008
Le lendemain de son élection, dans son premier message au monde, Benoît XVI s’est fixé « comme tâche première de travailler sans ménager son énergie à la reconstruction pleine et visible de tous les disciples du Christ » ((20 avril 2005). Cette priorité donnée à ce que, depuis un demi-siècle, on appelle l’œcuménisme, n’est pas nouvelle. Depuis Jean XXIII, tous les Papes se sont exprimés, dans des termes très proches, dès les premiers temps de leur pontificat. Benoît XVI s’inscrit donc dans une tradition récente et emploie, lui aussi, le mot « œcuménisme » pour désigner le souci de l’Unité des chrétiens qui a toujours été celui de l’Eglise à travers les siècles.
Dans ce même discours inaugural de son pontificat, Benoît XVI s’est dit « disposé à faire tout ce qui est en son pouvoir pour promouvoir la cause fondamentale de l’œcuménisme ». Il indiquait aussi les voies qu’il était décidé d’emprunter : le dialogue théologique mais aussi « des gestes concrets qui pénètrent les âmes et remuent les consciences. »
Trois faits récents permettent de saisir concrètement ce volontarisme œcuménique et les moyens qu’il emploie :
• En mai dernier, Mgr Bawai Soro, évêque de l’Eglise assyrienne d’Orient (issue de l’hérésie nestorienne), et un millier de familles, ont été reçus dans la communion de l’Eglise catholique par Mgr Jammo, évêque de l’Eparchie chaldéenne établie à El Cajon, en Californie, éparchie qui dépend de la Congrégation pour les Eglises orientales. Mgr Bawai Soro était depuis de nombreuses années une figure importante du dialogue œcuménique entre l’Eglise assyrienne d’Orient et l’Eglise catholique. Il assista notamment, le 11 novembre 1994, à la signature, à Rome, d’une « Déclaration christologique commune » entre Jean-Paul II et Mar Dinkha IV, patriarche de l’Eglise assyrienne d’Orient. Cette déclaration, qui réaffirmait la doctrine traditionnelle catholique selon laquelle « la divinité et l’humanité sont unies dans la personne du même et unique Fils de Dieu et Seigneur Jésus-Christ », espérait, qu’à l’avenir, « l’unanimité » serait trouvée aussi en ce qui concerne les autres doctrines de la foi, les sacrements et la doctrine de l’Eglise et que cela permettrait la communion sacramentelle, « signe de la communion ecclésiale pleinement rétablie. »
Pour Mgr Soro, les prêtres et les milliers de fidèles qui l’ont suivi, c’est désormais chose faite ; ils sont rentrés en communion pleine et entière avec l’Eglise catholique.
• Le 28 juin dernier, Benoît XVI a ouvert l’ « Année paulinienne » qui commémore la naissance de l’Apôtre des Gentils, il y a deux mille ans, en recevant le patriarche Bartholomée, patriarche orthodoxe de Constantinople, et en célébrant des vêpres solennelles avec lui dans la Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs.
Cette cérémonie appartient, sans nul doute, à la catégorie des « gestes concrets » qu’avait annoncés Benoît XVI au début de son pontificat. Prière commune, mais point communio in sacris. Paul VI, dit-on, était prêt à une communion eucharistique avec le patriarche Athénagoras, prédécesseur de Bartholomée sur le siège de Constantinople. Benoît XVI, lui, répète que la communion eucharistique doit être l’aboutissement et le signe de la communion plénière dans la foi. Avec les orthodoxes, comme avec tous les autres non-catholiques, il ne pourra y avoir de communion eucharistique tant que « la question de la primauté de Pierre et de sa continuité chez les évêques de Rome » sera objet de dissension. Il l’a dit dans une conférence importante donnée à l’Université pontificale Urbinienne, en 1991, où il a défini la primauté de Pierre non pas comme une sorte de primat d’honneur ou de préséance mais comme « la reconnaissance de Rome comme critère de la foi authentiquement apostolique ».
Un Pie XI ou un Pie XII n’auraient jamais célébré des Vêpres avec un patriarche orthodoxe, mais, sur le fond, de ces papes à Benoît XVI les conditions de la pleine communion restent les mêmes.
• Cette communion avec l’Eglise catholique, des évêques et des prêtres anglicans – ceux de la Traditional Anglican Communion (TAC) – l’ont officiellement demandée à Rome et Rome a commencé à leur répondre. La TAC se définit comme une « communion d’Eglises anglicanes traditionnelles », quelques dizaines dans le monde, regroupant quelque 400.000 fidèles. Elles se sont séparées de l’Eglise d’Angleterre et de la Communion anglicane en 1991, en désaccord avec l’ordination de femmes pasteurs et avec certaines évolutions doctrinales et liturgiques observables dans certaines Eglises anglicanes.
Lors d’une visite à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le 9 octobre 2007, le Révérend John Hepworth, Primat de la TAC, a officiellement remis une lettre demandant une « full corporate sacramental union » de cette « Eglise anglicane » (elle se définit ainsi) avec le Saint-Siège. Le cardinal Levada, dans une lettre au Rév. Hepworth, le 5 juillet dernier, a donné une première réponse. Il assure au primat anglican que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi examine avec « grande attention » la demande de la TAC d’ « union en corps » mais qu’elle n’est pas encore en mesure de répondre « aux propositions » qui ont été faites.
L’ « union en corps », envisagée, pose des problèmes disciplinaires : que deviendront, par exemple, les anciens prêtres catholiques qui ont rejoint la TAC ? Les pasteurs mariés pourront-ils devenir des prêtres catholiques ? Et doctrinaux : les ordinations anglicanes ayant été considérées comme invalides, de manière solennelle depuis Léon XIII, il faudra réordonner les évêques et pasteurs qui souhaiteront continuer à exercer un ministère. Benoît XVI, qui n’est pas l’homme des décisions précipitées, fait examiner ces questions importantes.
Benoît XVI, « pape œcuménique ». Oui, si l’on n’en conclut pas que c’est au détriment de l’Eglise catholique.
Yves Chiron

dimanche 13 juillet 2008

[Présent] Philippe Ariès - texte d'Armand Mathieu

Cet article est paru, le 13 juillet 2008, dans le supplément littéraire du quotidien Présent.
Vingt-quatre ans déjà qu’il nous a quittés… Comment expliquer aux lecteurs les plus jeunes qui était Philippe Ariès (1914-1984) ? Un jeune homme d’Action française qui, en 1943, renonce à enseigner et à préparer l’agrégation d’histoire, se case à l’Institut du Fruit tropical où il fera carrière comme documentaliste en chef, tout en poursuivant des recherches historiques à ses moments perdus, et une activité journalistique aux côtés de Pierre Boutang. Chaleureux, curieux de tout, il n’est pas un grand journaliste, se perdant un peu trop dans les subtilités. À cet égard, ses articles sur la crise de l’Eglise, en 1962-1965, sont caractéristiques : il explique qu’il est pour les uns sans être contre les autres, tout en étant ni pour l’un ni pour l’autre, etc. Mais, tout à coup, dans les années 1970, ses travaux sur l’Enfant (qui, selon lui, n’intéresse pas en tant que tel avant le XVIIIe siècle), et sur la Mort (« apprivoisée » au Moyen Age, aujourd’hui tabou), passionnent à la fois l’Université et le grand public: cet homme venu de « l’extrême droite » devient « grand historien des mentalités ». Il tente d’expliquer qu’il a rompu avec l’histoire politique et démonstrative de Bainville et Gaxotte sans rompre totalement avec Maurras, qui lui a enseigné le sens de la diversité et de l’héritage. On pouvait encore, en 1975, parler librement de Maurras. L’Ecole des Hautes Etudes lui offre tardivement un poste (1978), mais son épouse et collaboratrice, puis lui-même sont rattrapés par la maladie, ils meurent en 1983 et 1984. Ils n’avaient pas d’enfant. C’est donc Marie-Rose Ariès qui veille aujourd’hui sur les archives de son frère.
Ignorance du domaine religieux
Le livre publié cette année par Guillaume Gros est le résumé d’une thèse soutenue en 2002 à l’Institut d’études politiques de Paris, et l’on sait combien la chape de plomb du conformisme pèse sur cette école. Qu’on ne demande donc pas à Guillaume Gros des vues très personnelles. Il n’a pas non plus écrit une biographie. Rien sur les voyages nombreux du couple Ariès (même leur voyage en Algérie est passé sous silence). On ne trouvera même pas la date et le lieu de naissance d’Ariès (par contre deux dates pour sa mort, 8 ou 9 février ?). Pas même l’esquisse d’un arbre généalogique qui aurait permis de se retrouver parmi les cousins, oncles et tantes, qu’il aimait à citer (l’arbre pourtant est simplifié du fait que les parents de Philippe Ariès étaient cousins germains, comme ceux d’un autre Créole célèbre, le romancier J.M.G. Le Clézio). Pas non plus de révélations (sinon celle d’un manuscrit sur Musset, d’un article sur Pie XII oublié dans les rééditions), même dans l’analyse, assez fouillée pourtant, du parcours d’Ariès sous l’Occupation et à La Nation française de Boutang. Le volume de Guillaume Gros (Philippe Ariès, éd. Septentrion, 346p., 23 euros) présente surtout l’avantage de fournir une liste quasi exhaustive des livres et articles écrits par ou sur Ariès, et un bon index des noms. Un livre utile donc, auquel on reprochera toutefois une trop grande ignorance du domaine religieux et de la « planète catho ». Au point de prendre le R.P. Riquet pour « un des plus grands noms de la démographie », l’ordre jésuite pour une « institution monarchique », et de fixer au 25 mars la « date traditionnelle de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs »… Erreurs que le jury de Sciences-po, apparemment, n’a pas relevées. De même qu’il n’a peut-être pas dit à Guillaume Gros qu’on ne peut pas, dans un livre d’histoire, utiliser à tout-va le terme « intégriste » (Ariès le faisait, mais comme journaliste). Ce terme a une histoire très précise, il a toujours été une insulte polémique (à l’origine, contre Pie X). Guillaume Gros semble ignorer les livres d’Emile Poulat sur la question. Ils sont absents de la bibliographie, et, sur les jésuites, l’unique source est une pauvre compilation de Jean Lacouture… C’est dommage.
Armand Mathieu

samedi 5 avril 2008

[Présent] Frère Roger - le fondateur de Taizé - 5 avril 2008

Frère Roger - le fondateur de Taizé
Entretien avec Yves Chiron
Propos recueillis par Rémi Fontaine
PRÉSENT — Samedi 5 avril 2008

— Comment avez-vous été amené à consacrer une biographie à Frère Roger, le fondateur de Taizé, qui est une grande figure de l’œcuménisme ?

— Lorsqu’au début des années 1990, je menais des recherches pour une biographie de Paul VI, j’ai trouvé trace dans ses relations, dès la fin des années quarante, les deux fondateurs de Taizé, les pasteurs calvinistes Roger Schutz et Max Thurian. Je suis alors allé à Taizé, en visiteur, et je suis entré en relations épistolaires avec Max Thurian qui, depuis quelques années, s’était converti au catholicisme et avait été ordonné prêtre par l’archevêque de Naples.
Par la suite, j’ai continué à m’intéresser à l’histoire de Taizé. L’événement qui m’a incité à reprendre mes recherches a été la communion donnée à Frère Roger le jour des obsèques de Jean-Paul II par le cardinal Ratzinger. Si le futur Benoît XVI a donné la communion catholique au fondateur de Taizé, c’est qu’il jugeait, en conscience, que c’était possible. L’image a été retransmise dans le monde entier et a stupéfait beaucoup de monde, y compris nombre de cardinaux. Comment celui qu’on considérait encore comme un pasteur protestant a-t-il pu recevoir la communion catholique ? Le cardinal Barbarin m’a écrit qu’aussitôt après la cérémonie il a interrogé le cardinal Kasper, Préfet du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, le mieux placé pour connaître la situation de Frère Roger. Le cardinal Kasper lui a répondu : « Il est formellement catholique. »
Que signifie l’expression ? J’ai cherché à en savoir plus. J’ai interrogé l’évêque d’Autun, qui m’a fait part de ce qu’il savait et de ce qu’il avait appris de Frère Roger lui-même : à savoir que depuis 1972, le fondateur de Taizé communiait, exclusivement, à l’Eucharistie catholique. J’ai interrogé Frère Alois, le successeur de Frère Roger comme prieur de Taizé, j’ai interrogé le Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens. Et j’ai publié les premiers résultats de mes recherches dans Aletheia, en 2006. Relayées par Le Monde, mes informations ont suscité une controverse considérable, qui s’est étendue dans plusieurs pays. Frère Alois, dans une interview, et Mgr Daucourt, évêque de Nanterre, chargé de l’oecuménisme au sein de l’épiscopat français, dans un communiqué, ont contesté mes conclusions sur la « conversion » de Frère Roger.
D’où le projet de rédiger une biographie complète. J’ai exploré de nombreuses archives diocésaines et oecuméniques, en France et en Suisse, et aussi des archives civiles qui m’ont appris beaucoup de choses. J’ai interrogé des membres de la famille de Frère Roger, des frères ou d’anciens frères de la Communauté, des familiers de Taizé.
Une bonne partie de ce qui a été écrit, jusqu’ici, sur Taizé et son fondateur relève de la légende dorée. J’ai voulu regarder derrière le rideau, sans créer pour autant une légende noire.
— Du protestantisme au catholicisme : pouvez-vous résumer brièvement l’itinéraire de ce « passeur de frontières » ?
— Le fondateur de Taizé est né en Suisse, fils et petits-fils de pasteurs calvinistes. Mais son grandpère maternel, qui était français, était né catholique. Il était entré au séminaire et avait reçu les ordres jusqu’au sous-diaconat. Au moment du concile Vatican I, il a refusé le dogme de l’infaillibilité pontificale et a rejoint le schisme des Vieux-Catholiques. Il est devenu prêtre vieux-catholique puis il est passé au protestantisme évangélique où il est devenu pasteur. Dans ses nombreux écrits, Frère Roger n’a jamais parlé de ce grand-père catholique, le sujet était tabou à Taizé. Et pourtant le fait me semble très éclairant pour comprendre le parcours de Frère Roger. En quelque sorte, il a accompli le chemin inverse de son grand-père.
Le jeune Roger Schutz voulait devenir écrivain. Il a essayé. Puis, il s’est résolu à faire des études de théologie et à devenir pasteur. Dès ses études, il a eu le projet d’une communauté. Il s’est installé à Taizé, en 1940. Un embryon de communauté est né en 1942. Une communauté monastique protestante était une grande nouveauté dans le paysage protestant français. Et l’on peut dire que Taizé a connu autant de réticences et de critiques de la part des protestants (notamment réformés) que du côté catholique. Le fondateur, Roger Schutz, a trouvé en Max Thurian, pasteur lui aussi, le théologien, l’alter ego, qu’il lui fallait.
La communauté de Taizé, y compris dans son nom, a été longtemps en recherche. D’où des relations tous azimuts. A Rome, ils sont reçus dès 1949, au plus haut niveau. Pie XII recevra deux fois, en audience privée, les deux fondateurs de Taizé, indication, si nécessaire, que Pie XII n’était pas fermé à tout « dialogue » avec les non-catholiques ; il recevra d’autres personnalités protestantes.
Taizé, dans les années cinquante et jusqu’à la fin du concile Vatican II, est une communauté oecuménique (avec des frères de différentes confessions, mais il n’y a pas encore de catholiques) et qui prend des initiatives parfois spectaculaires en matière oecuménique. Un des grands événements de la vie de Frère Roger est la participation au concile Vatican II. Avec Max Thurian, il figure parmi les nombreux « observateurs » non catholiques invités à assister au concile. Ils seront présents aux quatre sessions (1962-1965). L’influence a été à double sens : leur présence quotidienne, les relations personnelles qu’ils se sont ingénié à entretenir avec un nombre incalculable d’évêques du monde entier, la participation de Max Thurian à la rédaction de certains textes conciliaires montrent une influence certaine de Taizé sur une large portion de l’Eglise catholique. Mais, en retour, Roger Schutz et Max Thurian ont été marqués, influencés eux aussi par le catholicisme et Vatican II.
Dans les années suivantes, par ses déclarations sur le Magistère pontifical, par l’entrée de frères catholiques dans la communauté, par la communion catholique reçue à partir de 1972, Frère Roger s’éloigne du protestantisme. On pourrait ajouter d’autres faits d’importance : depuis la fin des années cinquante, il ne célèbre plus le culte protestant et depuis cette même date – et jusqu’à sa mort – il se confesse à un prêtre catholique. J’ai pu dresser la liste de ses confesseurs successifs. Un des derniers d’entre eux, mort en 2002, était un vieux prêtre, en soutane, très traditionnel.
— A côté d’une forme indéniable de « sainteté », la vie de Frère Roger (comme celle de Mgr Escriva ou celle de Mère Teresa dans une très moindre mesure) suscite certaines interrogations et fait l’objet de controverses par ce qu’on appelle une certaine « hétéropraxis », voire une certaine hétérodoxie, sur quelques points nouveaux relativement au passé. Quelle est votre position à ce sujet ?
— Je ne m’aventurerai pas, ici, à m’exprimer sur Mgr Escriva ou Mère Teresa (avec laquelle Frère Roger a été très lié). Je crois que, concernant Frère Roger, deux points demeurent en question. Il était « formellement catholique » nous dit le cardinal Kasper ; Frère Alois et Mgr Daucourt refusent le terme « conversion » à son sujet. D’origine protestante, formé et consacré comme pasteur, peut-on devenir « catholique » sans « conversion » ? Depuis une quarantaine d’années, la cérémonie d’abjuration n’existe plus dans sa solennité. Ce qui est demandé à un protestant qui devient catholique, c’est une confession sacramentelle, une profession de foi catholique et la communion à l’eucharistie catholique qui devient, ainsi, le signe visible de son appartenance à la communion ecclésiale catholique.
Le drame de l’Eglise catholique est d’avoir favorisé, parallèlement, ce qu’on appelle l’hospitalité eucharistique : la communion catholique donnée à des noncatholiques, dans certaines conditions. Dans le cas de Frère Roger, il s’est bien agi d’une communion catholique, exclusive de tout autre, et non d’une simple hospitalité eucharistique.
Mais, sa conception de l’Eglise pose encore question. L’ « Eglise universelle » sur laquelle il a tant écrit, était-elle bien identifiée par lui à l’Eglise catholique romaine, je n’en suis pas sûr. Il avait une vision plus large de l’Eglise, qui lui venait du mouvement suisse romand protestant « Eglise et liturgie », et qui était répandue par d’autres théologiens protestants (Jean de Saussure, par exemple) : une Eglise universelle, qui dépasserait les confessions, les dénominations. L’originalité de Frère Roger, qui a été critiquée et refusée par nombre de protestants, a été de considérer que le Pape devait être le centre de cette Eglise universelle. Pour autant, sa vision de l’Eglise ne correspond pas complètement à la doctrine catholique de l’Eglise.
— Dans ce travail de bénédictin que constitue cette importante biographie insérée dans l’histoire de l’Eglise et de sa crise contemporaine, avez-vous vous-même évolué, appris des choses importantes celées au premier abord ? Qu’est-ce qui vous touche le plus dans la vie de Frère Roger ?
— Rejeter dans les ténèbres extérieures de l’Eglise Frère Roger et Taizé me semble une attitude simpliste. L’itinéraire de Frère Roger est, en un certain sens, admirable. Il a cherché, sincèrement, même si, dans ses relations avec les catholiques comme avec les protestants, il a agi non sans habileté. Après le concile Vatican II, plus que nombre d’évêques français, il a perçu la crise de l’Eglise, le désarroi de ce qu’on appelait les « intégristes ». Il a introduit des chants en latin à Taizé parce que le latin était abandonné dans la plupart des églises de France. A propos de la nouvelle messe, il a dialogué avec Jean Madiran, la revue Itinéraires a publié leur correspondance.
Chez Frère Roger, un certain goût pour le secret ou la discrétion s’alliait, paradoxalement, à un grand don dans l’art du faire savoir, pour ce que Taizé voulait faire savoir. Ce sont les aspects irritants d’une personnalité complexe, sincère. On lui doit aussi d’avoir compris très tôt, dès le milieu des années soixante, que la jeunesse commençait à traverser une crise profonde. Mai 68 en a été une des manifestations les plus spectaculaires, et grotesques. A cette crise de la jeunesse, Frère Roger et Taizé vont chercher à apporter des réponses. Ce seront successivement le « Concile des Jeunes » (qui fut largement un échec malgré son succès numérique) puis les Rencontres européennes de la jeunesse qui sont parfois, aujourd’hui, des Rencontres mondiales. Progressivement, Taizé a mis en oeuvre une pédagogie spirituelle à destination de la jeunesse, une pédagogie d’accompagnement. On peut juger très minimaliste l’enseignement que dispense Taizé dans ces grands rassemblements, mais des milliers de jeunes découvrent ou redécouvrent le silence et la prière. Certes ce n’est pas suffisant, mais ce n’est pas rien.


Yves Chiron, Frère Roger. Le fondateur de Taizé, Perrin, 2008, 415 pages.

vendredi 4 avril 2008

[Présent] Yves Chiron - Rémi Fontaine : Frère Roger, le fondateur de Taizé



Frère Roger, le fondateur de Taizé
Entretien avec Yves Chiron

— Comment avez-vous été amené à consacrer une biographie à Frère Roger, le fondateur de Taizé, qui est une grande figure de l’œcuménisme ?

— Lorsque’au début des années 1990, je menais des recherches pour une biographie de Paul VI, j’ai trouvé trace dans ses relations, dès la fin des années quarante, les deux fondateurs de Taizé, les pasteurs calvinistes Roger Schutz et Max Thurian. Je suis alors allé à Taizé, en visiteur, et je suis entré en relations épistolaires avec Max Thurian qui, depuis quelques années, s’était converti au catholicisme et avait été ordonné prêtre par l’archevêque de Naples.

Par la suite, j’ai continué à m’intéresser à l’histoire de Taizé. L’événement qui m’a incité à reprendre mes recherches a été la communion donnée à Frère Roger le jour des obsèques de Jean-Paul II par le cardinal Ratzinger. Si le futur Benoît XVI a donné la communion catholique au fondateur de Taizé, c’est qu’il jugeait, en conscience, que c’était possible. L’image a été retransmise dans le monde entier et a stupéfait beaucoup de monde, y compris nombre de cardinaux. Comment celui qu’on considérait encore comme un pasteur protestant a-t-il pu recevoir la communion catholique ? Le cardinal Barbarin m’a écrit qu’aussitôt après la cérémonie il a interrogé le cardinal Kasper, Préfet du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, le mieux placé pour connaître la situation de Frère Roger. Le cardinal Kasper lui a répondu : « Il est formellement catholique. »

Que signifie l’expression ? J’ai cherché à en savoir plus. J’ai interrogé l’évêque d’Autun, qui m’a fait part de ce qu’il savait et de ce qu’il avait appris de Frère Roger lui-même : à savoir que depuis 1972, le fondateur de Taizé communiait, exclusivement, à l’Eucharistie catholique. J’ai interrogé Frère Alois, le successeur de Frère Roger comme prieur de Taizé, j’ai interrogé le Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens. Et j’ai publié les premiers résultats de mes recherches dans Aletheia, en 2006. Relayées par Le Monde, mes informations ont suscité une controverse considérable, qui s’est étendue dans plusieurs pays. Frère Alois, dans une interview, et Mgr Daucourt, évêque de Nanterre, chargé de l’œcuménisme au sein de l’épiscopat français, dans un communiqué, ont contesté mes conclusions sur la « conversion » de Frère Roger.

D’où le projet de rédiger une biographie complète. J’ai exploré de nombreuses archives diocésaines et œcuméniques, en France et en Suisse, et aussi des archives civiles qui m’ont appris beaucoup de choses. J’ai interrogé des membres de la famille de Frère Roger, des frères ou d’anciens frères de la Communauté, des familiers de Taizé.

Une bonne partie de ce qui a été écrit, jusqu’ici, sur Taizé et son fondateur relève de la légende dorée. J’ai voulu regarder derrière le rideau, sans créer pour autant une légende noire.

— Du protestantisme au catholicisme : pouvez-vous résumer brièvement l’itinéraire de ce « passeur de frontières » ?

— Le fondateur de Taizé est né en Suisse, fils et petits-fils de pasteurs calvinistes. Mais son grand-père maternel, qui était français, était né catholique. Il était entré au séminaire et avait reçu les ordres jusqu’au sous-diaconat. Au moment du concile Vatican I, il a refusé le dogme de l’infaillibilité pontificale et a rejoint le schisme des Vieux-Catholiques. Il est devenu prêtre vieux-catholique puis il est passé au protestantisme évangélique où il est devenu pasteur. Dans ses nombreux écrits, Frère Roger n’a jamais parlé de ce grand-père catholique, le sujet était tabou à Taizé. Et pourtant le fait me semble très éclairant pour comprendre le parcours de Frère Roger. En quelque sorte, il a accompli le chemin inverse de son grand-père.

Le jeune Roger Schutz voulait devenir écrivain. Il a essayé. Puis, il s’est résolu à faire des études de théologie et à devenir pasteur. Dès ses études, il a eu le projet d’une communauté. Il s’est installé à Taizé, en 1940. Un embryon de communauté est né en 1942. Une communauté monastique protestante était une grande nouveauté dans le paysage protestant français. Et l’on peut dire que Taizé a connu autant de réticences et de critiques de la part des protestants (notamment réformés) que du côté catholique. Le fondateur, Roger Schutz, a trouvé en Max Thurian, pasteur lui aussi, le théologien, l’alter ego, qu’il lui fallait.

La communauté de Taizé, y compris dans son nom, a été longtemps en recherche. D’où des relations tous azimuts. A Rome, ils sont reçus dès 1949, au plus haut niveau. Pie XII recevra deux fois, en audience privée, les deux fondateurs de Taizé, indication, si nécessaire, que Pie XII n’était pas fermé à tout « dialogue » avec les non-catholiques ; il recevra d’autres personnalités protestantes.

Taizé, dans les années cinquante et jusqu’à la fin du concile Vatican II, est une communauté œcuménique (avec des frères de différentes confessions, mais il n’y a pas encore de catholiques) et qui prend des initiatives parfois spectaculaires en matière œcuménique. Un des grands événements de la vie de Frère Roger est la participation au concile Vatican II. Avec Max Thurian, il figure parmi les nombreux « observateurs » non catholiques invités à assister au concile. Ils seront présents aux quatre sessions (1962-1965). L’influence a été à double sens : leur présence quotidienne, les relations personnelles qu’ils se sont ingénié à entretenir avec un nombre incalculable d’évêques du monde entier, la participation de Max Thurian à la rédaction de certains textes conciliaires montrent une influence certaine de Taizé sur une large portion de l’Eglise catholique. Mais, en retour, Roger Schutz et Max Thurian ont été marqués, influencés eux aussi par le catholicisme et Vatican II.

Dans les années suivantes, par ses déclarations sur le Magistère pontifical, par l’entrée de frères catholiques dans la communauté, par la communion catholique reçue à partir de 1972, Frère Roger s’éloigne du protestantisme. On pourrait ajouter d’autres faits d’importance : depuis la fin des années cinquante, il ne célèbre plus le culte protestant et depuis cette même date – et jusqu’à sa mort – il se confesse à un prêtre catholique. J’ai pu dresser la liste de ses confesseurs successifs. Un des derniers d’entre eux, mort en 2002, était un vieux prêtre, en soutane, très traditionnel.

— A côté d’une forme indéniable de « sainteté », la vie de Frère Roger (comme celle de Mgr Escriva ou celle de Mère Teresa dans une très moindre mesure) suscite certaines interrogations et fait l’objet de controverses par ce qu’on appelle une certaine « hétéropraxis », voire une certaine hétérodoxie, sur quelques points nouveaux relativement au passé. Quelle est votre position à ce sujet ?

— Je ne m’aventurerai pas, ici, à m’exprimer sur Mgr Escriva ou Mère Teresa (avec laquelle Frère Roger a été très lié). Je crois que, concernant Frère Roger, deux points demeurent en question. Il était « formellement catholique » nous dit le cardinal Kasper ; Frère Alois et Mgr Daucourt refusent le terme « conversion » à son sujet. D’origine protestante, formé et consacré comme pasteur, peut-on devenir « catholique » sans « conversion » ? Depuis une quarantaine d’années, la cérémonie d’abjuration n’existe plus dans sa solennité. Ce qui est demandé à un protestant qui devient catholique, c’est une confession sacramentelle, une profession de foi catholique et la communion à l’eucharistie catholique qui devient, ainsi, le signe visible de son appartenance à la communion ecclésiale catholique.

Le drame de l’Eglise catholique est d’avoir favorisé, parallèlement, ce qu’on appelle l’hospitalité eucharistique : la communion catholique donnée à des non-catholiques, dans certaines conditions. Dans le cas de Frère Roger, il s’est bien agi d’une communion catholique, exclusive de tout autre, et non d’une simple hospitalité eucharistique.

Mais, sa conception de l’Eglise pose encore question. L’ « Eglise universelle » sur laquelle il a tant écrit, était-elle bien identifiée par lui à l’Eglise catholique romaine, je n’en suis pas sûr. Il avait une vision plus large de l’Eglise, qui lui venait du mouvement suisse romand protestant « Eglise et liturgie », et qui était répandue par d’autres théologiens protestants (Jean de Saussure, par exemple) : une Eglise universelle, qui dépasserait les confessions, les dénominations. L’originalité de Frère Roger, qui a été critiquée et refusée par nombre de protestants, a été de considérer que le Pape devait être le centre de cette Eglise universelle. Pour autant, sa vision de l’Eglise ne correspond pas complètement à la doctrine catholique de l’Eglise.

— Dans ce travail de bénédictin que constitue cette importante biographie insérée dans l’histoire de l’Eglise et de sa crise contemporaine, avez-vous vous-même évolué, appris des choses importantes celées au premier abord ? Qu’est-ce qui vous touche le plus dans la vie de Frère Roger ?

— Rejeter dans les ténèbres extérieures de l’Eglise Frère Roger et Taizé me semble une attitude simpliste. L’itinéraire de Frère Roger est, en un certain sens, admirable. Il a cherché, sincèrement, même si, dans ses relations avec les catholiques comme avec les protestants, il a agi non sans habileté. Après le concile Vatican II, plus que nombre d’évêques français, il a perçu la crise de l’Eglise, le désarroi de ce qu’on appelait les « intégristes ». Il a introduit des chants en latin à Taizé parce que le latin était abandonné dans la plupart des églises de France. A propos de la nouvelle messe, il a dialogué avec Jean Madiran, la revue Itinéraires a publié leur correspondance.

Chez Frère Roger, un certain goût pour le secret ou la discrétion s’alliait, paradoxalement, à un grand don dans l’art du faire-savoir, pour ce que Taizé voulait faire savoir. Ce sont les aspects irritants d’une personnalité complexe, sincère. On lui doit aussi d’avoir compris très tôt, dès le milieu des années soixante, que la jeunesse commençait à traverser une crise profonde. Mai 68 en a été une des manifestations les plus spectaculaires, et grotesques. A cette crise de la jeunesse, Frère Roger et Taizé vont chercher à apporter des réponses. Ce seront successivement le « Concile des Jeunes » (qui fut largement un échec malgré son succès numérique) puis les Rencontres européennes de la jeunesse qui sont parfois, aujourd’hui, des Rencontres mondiales. Progressivement, Taizé a mis en œuvre une pédagogie spirituelle à destination de la jeunesse, une pédagogie d’accompagnement. On peut juger très minimaliste l’enseignement que dispense Taizé dans ces grands rassemblements, mais des milliers de jeunes découvrent ou redécouvrent le silence et la prière. Certes ce n’est pas suffisant, mais ce n’est pas rien.

Propos recueillis par Rémi Fontaine


• Yves Chiron, Frère Roger. Le fondateur de Taizé, Perrin, 2008, 415 pages, Prix : 21,50€, ISBN : 978-2-262-02623-3
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Article extrait du n° 6563 de Présent, du Samedi 5 avril 2008, p.8

samedi 22 mars 2008

[Présent] Livres à la mode - Yves Chiron

Article extrait du n° 6554 de Présent, du Samedi 22 mars 2008, p.7

Livres à la mode

Les livres « à la mode » sont les livres dont tout le monde parle, soit parce qu’on les a lus soit parce qu’on a lu des articles sur le sujet, ou encore dont en a entendu parler. Cela peut être de bons livres ou, au contraire, des livres qui ne valent pas grand-chose mais qui vont attirer de nombreux lecteurs pour diverses raisons.

Les Animatueurs de Michel Malausséna est, assurément, un livre à la mode. Un ancien producteur de télévision raconte les coulisses de la télévision. Ou, plus exactement, il dresse des portraits de quelques animateurs avec lesquels il a travaillé dans les années 1980-2000 : Stéphane Collaro, Christophe Devachanne, Thierry Ardisson, Mireille Dumas, Nagui. Il nous décrit l’alcoolisme de l’un, les mœurs dissolues de l’autre (ou du même), la pingrerie de la troisième, le goût de l’argent de tous, le niveau intellectuel lamentable, etc. Un monde affligeant, où certains néanmoins sont épargnés.

C’est un livre qui a le courage de citer des noms et des faits, mais ce n’est pas un livre de combat culturel contre la « télé-pourrie ». Un pavé dans la mare qui mérite tout juste les deux heures de lecture qu’on doit lui consacrer.

Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix

Yann Moix, qui s’est intéressé, en romancier, à Claude François (Podium) et à des sujets scabreux (Partouze), a voulu s’approprier Edith Stein. Cela nous vaut un livre court – deux ou trois heures de lecture – qui a choqué certains et épaté d’autres (y compris certains clercs). Qui reprochera à un écrivain, même non catholique, de s’intéresser à une martyre ? On ne pourra pas lui reprocher non plus d’avoir, avec sa sensibilité d’écorché vif, abordé cette figure religieuse éminente du XXe siècle dans une perspective qui lui est propre.

Mais on ne pourra pas admirer et encore moins recommander un livre aussi ridicule. Yann Moix se répand partout en disant qu’il ne relit pas ses livres et qu’il ne les corrige pas. Quelle prétention ! Joyce ou Céline, les grands novateurs stylistiques du XXe siècle, relisaient, raturaient, corrigeaient leurs feuilles.

Yann Moix a inventé une sorte de tic stylistique qui est sa marque de fabrique : les deux points. Exemples : « Elle ne l’a : pas fait. […] Elle ne l’a : pas souhaité ». Le procédé, répété à l’envie, rappelle les points d’exclamation et de suspension dont Céline surchargeait ses phrases. Mais n’est pas Céline qui veut.

Sur le fond, on reprochera à Moix d’inventer avec maladresse. Son chapitre 12 met en scène Gustave Thibon et la grande Simone Weil. Leur dialogue, imaginé par Moix, est d’un ridicule qui suffirait à décrédibiliser tout le livre. On y voit une Simone Weil se livrant à une sorte de Pilpoul avec « Gus » (sic) sur son installation. Ailleurs, page 98, Moix invite son lecteur à imaginer Edith Stein « avec des baskets ». Ridicule, encore, la réplique supposée de la mère d’Edith Stein lorsque sa fille vient lui annoncer sa conversion : « Ton Dieu, ma chérie, excuse-moi, mais j’ai l’impression qu’il ne fait pas le poids ici-bas. »

Jésus, pour Edith Stein, est « comme son “mec” » (p. 113). Moix parle de « la lacération SM [i.e. sado masochiste] des Carmels du XXe siècle » (p. 118). Et on ne citera pas, ici, les considérations, pornographiques, sur la circoncision de Jésus. Curieusement, la mort en martyre d’Edith Stein, qui est le sommet de sa vie terrestre, Yann Moix n’a pas l’écrire.

Moix n’a pas raté son livre. Il s’est aventuré – pour quelle raison ? – sur un terrain qu’il ne connaissait pas ou qu’il a découvert récemment. On ne lui reprochera pas de ne pas citer les biographies historiques qu’il a utilisées ; pour l’excuser on pourra toujours citer la Pensée où Pascal dit pourquoi un auteur doit toujours dire « nous » et pas « je ». Mais on lui reprochera de ne pas donner, en référence, les livres d’Edith Stein disponibles en librairie. Si son but, comme il l’a dit, était de faire découvrir la grande martyre et mystique à nos contemporains ignorants ou sceptiques, il aurait dû leur montrer le chemin, leur donner quelques titres de livres d’Edith Stein et les éditeurs où les lire aujourd’hui.

Yann Moix n’a pas rendu service à Edith Stein, il s’est servi de ce qu’il a compris de son histoire pour écrire un livre de plus.

• Michel Mallauséna, Les Animatueurs, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 307 pages.

• Yann Moix, Mort et vie d’Edith Stein, Grasset, 194 pages.

YVES CHIRON

mardi 19 février 2008

Frère Roger - 1915/2005 - Editions Perrin

Yves Chiron

Frère Roger
1915-2005
Le fondateur de Taizé
(Éditions Perrin, février 2008)


415 pages, prix librairie : 21,50 euros
par correspondance: 25 euros (port compris)
Paiement à adresser à l’ASSOCIATION NIVOIT
5, rue du Berry - 36250 NIHERNE




Le nom de Taizé est aujourd’hui universellement connu. Les célèbres Chants de Taizé ont été traduits dans des dizaines de langues. Les « Rassemblements de Taizé », sur la colline bourguignonne, dans une grande ville d’Europe en fin d’année ou ailleurs dans le monde, attirent, à chaque fois, des dizaines de milliers de jeunes de toutes nationalités.
Il y a un « mystère Taizé », qui a fasciné les hommes d’Eglise comme les profanes. Mystère de son succès et mystère de son fondateur, figure charismatique.
Pourtant, la figure emblématique du fondateur, Frère Roger – Roger Schutz à l’état-civil (1915-2005) – reste, à bien des égards, méconnue.
Ce livre, première biographie historique de Frère Roger, voudrait échapper à la légende, non pour en prendre systématiquement le contre-pied, mais pour restituer toute une vie dans son contexte historique.
La tâche n’a pas été facile. Taizé n’aime ni l’histoire ni les archives et cultive un certain goût pour le secret ou le discret.
Les rencontres de Roger Schutz et de Max Thurian avec Pie XII et d’autres autorités romaines en 1949 et 1950 n’ont été connues du grand public qu’en 1960 [1]. Frère Roger a choisi son successeur, frère Alois, dès 1978, au cours d’un voyage en Afrique, mais il ne l’annonce à sa communauté que vingt ans plus tard. La communion de Frère Roger à l’Eucharistie catholique, qu’il reçoit depuis 1972, n’apparaît au grand jour que lors de la messe des funérailles de Jean-Paul II, en 2005.
Et que dire de l’itinéraire religieux de son grand-père maternel : séminariste catholique jusqu’au sous-diaconat, puis prêtre dans l’Eglise vieille-catholique, avant d’être consacré pasteur réformé ? Frère Roger n’en a jamais parlé et, aujourd’hui encore à Taizé, c’est une sorte de tabou à ne pas transgresser.
La recherche de Frère Roger, nous avons essayé, ici, de la restituer au plus près. Sans nous arrêter à la « légende », mais aussi avec le souci de ne pas travestir la vérité d’un itinéraire exceptionnel.
Outre les volumes du Journal de Frère Roger, où, souvent, il faut savoir lire entre les lignes, d’autres sources permettent de reconstituer les diverses étapes de sa vie. Il y a, d’abord, les témoignages que nous avons pu recueillir auprès de certains membres de sa famille (par exemple, sa fille adoptive, Marie Strugala), auprès de frères ou d’anciens frères de la Communauté et auprès de ceux qui, catholiques, protestants ou orthodoxes, ont été les témoins de sa vie.
De nombreuses archives ecclésiastiques, institutionnelles ou privées, attendaient aussi l’historien, en France et en Suisse. Elles se sont avérées très riches, pleines de surprises et de documents précieux pour mieux saisir les décisions et les tentatives.
Frère Roger fut un « passeur » de frontières. Suisse, il s’installe en France en 1940. Calviniste, il fonde la première communauté monastique protestante en terre française. Fils de pasteur, pasteur lui-même, il est allé au-delà du protestantisme. « Il est formellement catholique » disait, en 2005, le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens, au cardinal Barbarin qui l’interrogeait sur l’appartenance confessionnelle de Frère Roger [2].
Il a toujours franchi les murailles pour aider et rassembler. En 1940-1942, il aide des réfugiés politiques et des Juifs ; en 1945-1946, il soulage deux camps de prisonniers de guerre allemands établis près de Taizé ; dans les années 1950-60, il est à la pointe du dialogue œcuménique ; dès 1966, il pressent une vague de contestation radicale dans la jeunesse d’Europe et il saura y voir une soif de questions. Et le reste de sa vie, il mettra en œuvre une pédagogie d’accompagnement de la jeunesse qui sera admirée par beaucoup et critiquée par certains.
Frère Roger appartient maintenant à l’histoire de l’Eglise mais aussi à l’histoire de l’Europe. Les Eglises, elles, ont vu en lui un rassembleur qu’elles n’ont pu tenir à l’écart, avec lequel elles ont entretenu un dialogue, parfois rude et difficile. Si Taizé, d’origine protestante, s’est rapproché du catholicisme, il y a eu un mouvement inverse : Taizé a influencé et le protestantisme et l’Eglise catholique.

(Extrait de l’introduction)
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[1] Le premier article qui évoque ces rencontres paraît dans le Monde le 27 octobre 1960.
[2] Lettre du cardinal Barbarin à l’auteur, le 23 février 2007.

vendredi 15 février 2008

Un nouveau livre d'Yves Chiron: Frère Roger de Taizé

le nouveau livre d'Yves Chiron vient de paraitre:
Frère Roger de Taizé | 1915-2005 | Le fondateur de Taizé
Contenu
Introduction
1. Petit-fils de prêtre, fils de pasteur.
2. Une conversion.
3. Naissance d’une communauté.
4. Retour à Taizé.
5. Les pas décisifs.
6. Entre Genève, Paris et Rome.
7. Au concile Vatican II.
8. « Sortir de l’impasse ».
9. Le concile des jeunes.
10. « Un nomade ».
11. « Autour du Pasteur universel ».
12. Taizé, « une vocation provisoire ».
Notes
Sources
Remerciements

Éditions Perrin, parution février 2008. 415 pages, prix librairie : 21,50 euros.
Bon de commande: voir le document PDF
Yves Chiron
Frère Roger | 1915-2005 | Le fondateur de Taizé
(Éditions Perrin, février 2008)
Le nom de Taizé est aujourd’hui universellement connu. Les célèbres Chants de Taizé ont été traduits dans des dizaines de langues. Les « Rassemblements de Taizé », sur la colline bourguignonne, dans une grande ville d’Europe en fin d’année ou ailleurs dans le monde, attirent, à chaque fois, des dizaines de milliers de jeunes de toutes nationalités.
Il y a un « mystère Taizé », qui a fasciné les hommes d’Eglise comme les profanes. Mystère de son succès et mystère de son fondateur, figure charismatique.
Pourtant, la figure emblématique du fondateur, Frère Roger – Roger Schutz à l’état-civil (1915-2005) – reste, à bien des égards, méconnue.
Ce livre, première biographie historique de Frère Roger, voudrait échapper à la légende, non pour en prendre systématiquement le contre-pied, mais pour restituer toute une vie dans son contexte historique.
La tâche n’a pas été facile. Taizé n’aime ni l’histoire ni les archives et cultive un certain goût pour le secret ou le discret.
Les rencontres de Roger Schutz et de Max Thurian avec Pie XII et d’autres autorités romaines en 1949 et 1950 n’ont été connues du grand public qu’en 1960[1]. Frère Roger a choisi son successeur, frère Alois, dès 1978, au cours d’un voyage en Afrique, mais il ne l’annonce à sa communauté que vingt ans plus tard. La communion de Frère Roger à l’Eucharistie catholique, qu’il reçoit depuis 1972, n’apparaît au grand jour que lors de la messe des funérailles de Jean-Paul II, en 2005.
Et que dire de l’itinéraire religieux de son grand-père maternel : séminariste catholique jusqu’au sous-diaconat, puis prêtre dans l’Eglise vieille-catholique, avant d’être consacré pasteur réformé ? Frère Roger n’en a jamais parlé et, aujourd’hui encore à Taizé, c’est une sorte de tabou à ne pas transgresser.
La recherche de Frère Roger, nous avons essayé, ici, de la restituer au plus près. Sans nous arrêter à la « légende », mais aussi avec le souci de ne pas travestir la vérité d’un itinéraire exceptionnel.
Outre les volumes du Journal de Frère Roger, où, souvent, il faut savoir lire entre les lignes, d’autres sources permettent de reconstituer les diverses étapes de sa vie. Il y a, d’abord, les témoignages que nous avons pu recueillir auprès de certains membres de sa famille (par exemple, sa fille adoptive, Marie Strugala), auprès de frères ou d’anciens frères de la Communauté et auprès de ceux qui, catholiques, protestants ou orthodoxes, ont été les témoins de sa vie.
De nombreuses archives ecclésiastiques, institutionnelles ou privées, attendaient aussi l’historien, en France et en Suisse. Elles se sont avérées très riches, pleines de surprises et de documents précieux pour mieux saisir les décisions et les tentatives.
Frère Roger fut un « passeur » de frontières. Suisse, il s’installe en France en 1940. Calviniste, il fonde la première communauté monastique protestante en terre française. Fils de pasteur, pasteur lui-même, il est allé au-delà du protestantisme. « Il est formellement catholique » disait, en 2005, le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens, au cardinal Barbarin qui l’interrogeait sur l’appartenance confessionnelle de Frère Roger[2].
Il a toujours franchi les murailles pour aider et rassembler. En 1940-1942, il aide des réfugiés politiques et des Juifs ; en 1945-1946, il soulage deux camps de prisonniers de guerre allemands établis près de Taizé ; dans les années 1950-60, il est à la pointe du dialogue œcuménique ; dès 1966, il pressent une vague de contestation radicale dans la jeunesse d’Europe et il saura y voir une soif de questions. Et le reste de sa vie, il mettra en œuvre une pédagogie d’accompagnement de la jeunesse qui sera admirée par beaucoup et critiquée par certains.
Frère Roger appartient maintenant à l’histoire de l’Eglise mais aussi à l’histoire de l’Europe. Les Eglises, elles, ont vu en lui un rassembleur qu’elles n’ont pu tenir à l’écart, avec lequel elles ont entretenu un dialogue, parfois rude et difficile. Si Taizé, d’origine protestante, s’est rapproché du catholicisme, il y a eu un mouvement inverse : Taizé a influencé et le protestantisme et l’Eglise catholique.
(Extrait de l’introduction)
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[1] Le premier article qui évoque ces rencontres paraît dans le Monde le 27 octobre 1960.
[2] Lettre du cardinal Barbarin à l’auteur, le 23 février 2007.